Le jalon de l’interdiction des armes : partie1

Le jalon de l’interdiction des armes 禁武政策. Premier chapitre :

Historiquement , la première interdiction des armes 禁武政策 a-t-elle été effective ?/ Si affirmatif, a-t-elle été absolue ?

Tous les livres à contenu historique relatif au karaté 空手et au kobudō d’Okinawa古武道. traitent de la double interdiction des armes, survenue respectivement au 15e siècle et 17 siècle.

Première interdiction : fin du 15e début du 16e siècle.

A) La première interdiction se situe sous le règne du souverain Shō Shinō 尚 真王 1465- 1527 Qui régna de 1477 à 1527 . la date exacte de l’édit relatif à l’interdiction est inconnue, nous savons juste qu’il a été rédigé au cours des 50 ans qu’ont duré son règne (1477- 1527) . Aucun historien n’a proprement eu accès à cet édit pour la bonne raison que personne n’est certain qu’il a effectivement existé. Par contre, un texte relatif à une interdiction touchants les armes , est relatée dans un manuscrit datant de 1509 , le Momo Urasoe Rankan Nomei 「百 浦 添 欄 干 之 銘 」 (7e paragraphe 4e ligne) C’est le texte original qui a servi au historiens pour souligner cette interdiction comme étant un des facteurs majeurs du développement du karaté à Okinawa.

Le passage du texte original en japonais ancien:

「其四曰ク,服ハ裁チ二錦綉ヲ一,器ハ用フ二金銀ヲ一,専ラ積ミ二刀剣弓矢ヲ一,以チ為ス二護国之利器ト一。此邦財用武器,他州所レ不ルレ及バ也。」 Source 「百 浦 添 欄 干 之 銘 」

Le texte, donne lieu à des interprétations sensiblement différentes et laisse planer un doute sur le caractère absolu de cette « interdiction  » tout simplement parce que le terme « interdiction  » n’apparaît nul part dedans.

D’après les recherches du professeur Heiko Bittmann de l’Université de Kanazawa, le sens exact du texte serait le suivant :  » il s’agirait de rassembler des armes tels des sabres et des arcs pour en faire un stock d’approvisionnement au bénéfice de l’armée royale et de la défense du royaume  » et elle ajoute en conclusion: « Que cette réquisition est été un facteur de paix, n’est évidement pas à exclure mais de là à en déduire une interdiction absolue de porter ou de posséder des armes serait difficilement conciliable avec la teneur de la source citée ».

Pour tacher de nous y retrouver, nous allons faire ressortir quelques témoignages, écrits par des acteurs et spectateurs , étrangers ou insulaires , des ces temps reculés et ainsi essayer de voir si nous avons réellement faire à un peuple, partiellement voire réellement désarmé et cela, suite à l’édit du souverain des Ryûkyû Shō Shinō 尚 真王 — datant de la fin du 15 et le début 16e siècle et correspondant à la période historique qui nous intéresse,

Le navigateur portugais Alphonse d’Albuquerque (1453 – 1515) décrit dans ses carnets: l’habillement et le sabre que portent à la ceinture les « Gores » ( Personnes originaires des Ryūkyū )  » hum pouco mais estreitas: trazem adagas de dous palmos: são homens ousados, e temidos nesta terra. No porto a que chegam não tiram suas mercadorias por junto, senão pouco, e pouco: falam verdade, e querem que lha falem. «  Source: Afonso Dalboquerque /Alphonse d’Albuquerque in 1557 in which Ryukyu people was described as ‘Goles’. Lequea = les Ryûkyû 琉球 .

Ce texte donne à penser qu’à l’époque dite de  » l’interdiction » les habitants des Ryūkyū étaient armés. S’agit-il de marins observés sous d’ autres latitudes ou bien d’insulaires observés sur leurs îles au Ryûkyû, rien ne le précise.

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Fig. 0016 -Couverture de livre. Afonso Dalboquerque. 1557.

1462 — Une autre source, coréenne cette fois 『朝鮮世祖実録』 datant de 1462 souligne que les hommes des Ryûkyû  » ne se séparent de leurs deux sabres, ni pour manger , ni pour dormir  »

Dans les deux cas, il n’est pas précisé s’il s’agit de simples particuliers ou de soldats au service du royaume. De surcroît la date citée est antérieure de quelques années à la période décrite comme étant connue comme étant celle de  » l’interdiction » Par contre d’autres témoignages correspondants à la période qui nous intéresse nous démontrent, à priori, que les marins et commerçants embarquant sur les bateaux de commerce des Ryūkyû étaient armés.

1475 —En cette année, surgit un fait assez surprenant et peu commun en ce qui concerne le royaume et dont l’exemple ne semble pas s’être reproduit de toute son histoire. Une jonque royale des Ryûkyû prend part à une bataille pour aider le royaume de Champā – ( Chăm Pa チャンパ王国 Viêtnam ) contre son adversaire le royaume d’Annam ( ānnán 安南国 Viêtnam ) et n’hésite pas utiliser des bouches à feu contre les troupes d’Annam.

Cent ans au minimum avant la première apparition des armes à feu au Japon; Le petit royaume des Ryûkyû, grâce à son protecteur et fournisseur chinois, avait déjà pris possession de ce  » nouvelle armement ». Source : Ryukyu Okinawa Rekishi 琉球・沖縄歴史・上里隆史 -2007.

1480 —En Mars 1480- un bateau de commerce s’échoue sur les rivages du Viêtnam , un combat armé s’ensuit avec les autochtones , seuls, deux marins survivront au combat, de ces deux survivants, un, décédera de maladie , après avoir été récupéré par un bateau du roi de Malacca マラッカ ( Sultanat de Malaisie ). Source : 『波高し!漂流琉球船』 比嘉朝進

1493—en 1493 sur l’île de Amami 奄美 un accrochage entre les troupes de Satsuma 薩摩et les troupes royales des Ryūkyū tourne à l’avantage de ces dernières.

1500—en 1500 sur l’île de Yaeyama 八重山列島 une révolte armée est écrasée par les troupes royales 尚真王 comptant 3000 hommes répartis sur une flottille de 46 bateaux.

1507 —en 1507, ces mêmes troupes royales s’emparent de l’île de Kumé 久米島 ( ne pas confondre l’île avec le quartier du même nom de la capitale Naha) et agrandissent ainsi le territoire royal.

Pour lancer de telles expéditions, il faut non seulement être armé mais également être bien équipé et posséder une solide logistique.

1522 —en 1522 c’est au tour de l’île de Yonaguni 与那国 d’être incorporer de force au royaume

1537—en 1537 sur l’île de Amami 奄美 les troupes royales lancent une expédition pour écraser une révolte.

1554 — en 1554 le souverain fait armer le fort de l’entrée du port de Naha 那覇港 avec des canons.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

1585 —En juin 1585 un bateau de commerce des Ryûkyû, longeant les côtes chinoises est pris, sur le trajet du retour, par une tempête. Suite aux avaries, il se met à dériver et comble de malchance, il est repéré par des pirates qui le coursent et finissent par le rattraper , s’ensuit un abordage au cours duquel, tous les marins sont tués au combat. Source : 『波高し!漂流琉球船』 比嘉朝進.

Les pirates ont toujours été actifs en mer de Chine. Une interdiction d’armer les membres d’équipage aurait été tout simplement catastrophique pour la bonne marche du commerce maritime et financièrement insoutenable pour le royaume dont la plus grande partie de l’économie était tributaire du commerce international. Les pirates s’attaquaient rarement à des barques de pêches et ils savaient parfaitement à quels pavillons s’en prendre pour s’emparer de riches cargaisons.

La flotte de commerce du royaume n’avait pas surgit du néant. Les bateaux dont elle se servait, étaient, pour l’époque les plus perfectionnés du monde. C’était des jonques de haute mer dont la taille, comprise entre 30 et 40 mètres, était, une à deux fois supérieur à la Santa-María de Christophe Colomb (1492). Ces jonques dont les premières avaient été achetées, en 1421, d’occasion à l’empire Ming 明朝. Étaient des navires de guerre , à l’origine, armés et équipés d’un matériel militaire  tenu pour être à l’époque  du matériel  “moderne“ 新棋戦: 24 bouches à feu 火砲, 28 dispositifs pourvoyeurs de fusées enflammées 火箭 qui pouvaient envoyer une centaine de projectiles à la fois .

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Fig.0181 – Bouches à feu chinoises火箭

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↑ Fig. 0246- Bouches à feu 火箭 et bombardes chinoises火砲 . Dynastie Ming  明朝. Cliquer pour agrandir.

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↑ Fig. 0247- Bouches à feu 火箭 et arquebuses chinoises. Dynastie Ming  明朝. Cliquer pour agrandir.

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↑ Fig. 0249-  Flèches assorties de charges explosives à base de poudre noire.  Dynastie Ming  明朝.

À cette époque, l’empire Chinois disposait de plus de 300 jonques de cet acabit. Les premières jonques (d’occasion) avaient été livrées au royaume des Ryûkyû sans leur armement mais en 1421 une de ces jonques non armées avait été prise en chasse par une meute d’une vingtaine de navires pirates; rattrapée, elle avait été pillée de fond en comble et tout ses occupants passés au fil de l’épée.

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Fig. 0124 – Grande jonque royale des Ryūkyū 琉球進貢船

Armement des grandes jonques royales; plusieurs thèses s’affrontent :

Thèse 1 :

La leçon avait-elle été retenue ? le royaume semble avoir mis tout son soin à armer ses grandes jonques 琉球進貢船 et cela avec le matériel à poudre noire le plus puissant de l’époque : Celui-ci devait être redoutable car pendant plus de quatre siècles aucune autre jonque de cette grandeur ne subit les assauts des pirates. qui préféraient se rabattre sur des embarcations de moindre importance et surtout beaucoup moins bien armées. Ces jonques étaient à la fois :de guerre , de commerce et diplomatique. Les trois usages étaient soudés en un. Ce qui était valable pour les bateaux, l’étaient pour aussi pour les hommes. Les nobles, fonctionnaires du commerce d’état, avaient trois fonctions à bord: celle de marin (militaire) , commerçant et diplomate. Source :  琉球・沖縄歴史・上里隆史 édition borderink. 2007.

Thèse 2 :

Le Professeur Takeo Tanaka 田中健夫de l’université de Tokyo 東京大学 et grand spécialiste des pirates倭寇 pour cette époque donnée中世東アジアの国際関係史の研究 , réfute la thèse de navires royaux possédant un tel armement . Le Professeur ne trouve pas plausible que ; “pendant des siècles, les pirates ( qui pouvaient aligner plusieurs dizaines de vaisseaux ) n’aient pas pu arriver à arraisonner un de ces vaisseaux royaux 琉球進貢船 ( en dehors du premier de la série) “  Puissamment armés ou pas (D’après lui) le royaume des Ryûkyû aurait conclu un pacte secret de non agression concernant ses grandes jonques 琉球進貢船. Jonques qui sont à la fois ; militaires, diplomatiques et commerciales 琉球進貢船. Source :  「倭寇と勘合貿易 ちくま学芸文庫)」 田中健夫、村井章介・ 編5・ 筑摩書房.

Le royaume a t-il laissé les pirates se ravitailler librement dans certaines îles? Les a-t-il payé ?

En l’état actuel des connaissances, personne ne peut se prononcer définitivement pour l’une ou pour l’autre des ces thèses. Quoi qu’il en soit, les vaisseaux de moindre importance, eux, n’ont pas échappé au fléau du piratage. Les chroniques énumérées tout au long de ces pages sont là pour nous le rappeler. Ce qui est surprenant, c’est, dans le cas où un pacte aurait été conclu avec les pirates ; pourquoi ne pas y avoir inclus “tous les bateaux sous pavillon rûkyûïen “ ? Peut être pour donner le change, vis à vis des Chinois qui n’auraient certainement pas appréciés ce genre de magouilles…

Historiquement, il est donc démontré que les troupes royales des Ryûkyû ont mené plusieurs combats ( voir les textes cités plus haut correspondants aux années 1493 à 1537 ) soit pour écraser des révoltes dans des îles satellites soit pour protéger ces mêmes îles contre un envahisseur extérieur.

Enfin, une dernière objection sur une “ interdiction “pourrait être formulée : comment en l’année tragique de 1609 le royaume aurait-il pu essayer de résister au débarquement des troupes de Satsuma 薩摩藩 sans armes ?

Devant les faits historiques qui vont marquer le royaume une interdiction absolue de possession d’arme parait difficilement crédible, surtout pour l’état, qui possédait une force dite armée. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Cet épisode historique de l’invasion 琉球征伐 des Ryûkyû par le clan Japonais de Satsuma 薩摩藩, débouche directement sur l’épisode de  » la deuxième interdiction des armes »

Historiquement , la deuxième interdiction des armes 禁武政策 a-t-elle été effective ?/ Si affimartif, a-t-elle été absolue ?

Deuxième interdiction :

A2) Une centaine d’années plus tard une deuxième  » interdiction  » à été proclamée sous l’occupation du clan japonais de Satsuma 薩摩藩. Le clan a envahi le royaume en 1609. L’occupation effective 琉球征伐 durera de 1609 à 1879. Le décret du clan de Satsuma relatif à l’interdiction des armes est daté de 1613 et sera suivi de deux autres décrets, respectivement datés des années 1638 et 1639.

Le premier décret donc, date de 1613 et on ne peut pas dire que le clan des envahisseurs japonais semble s’être focalisé sur le désarmement de la population, car il faut attendre quatre longues années suite au débarquement des troupes de Satsuma 薩摩藩(1613) pour qu’un décret sur  » l’interdiction d’armes » apparaisse en tant que tel.

1613 — Ce décret est parvenu jusqu’à nous, voici le passage du texte original en japonais ancien:

「一 兵具御改之事,付鉄炮堅可有禁制事, 一 王子衆・三司官・侍衆自分之持具御免許候事,」 Source : « Sappan kyū kizatsu Roku » 『薩藩旧記雑録 』 Le contenu n’est relatif qu’à une  » interdiction 有禁 de possession et de vente d’arquebuse 鉄炮 “ Dans ces écrits officiels, les autres armes ne sont pas mentionnées. De surcroît, cette interdiction, ne s’applique ni au souverain ni à la noblesse. Cette “interdiction”, est une interdiction que l’on pourrait qualifier de « molle » .

24 ans plus tard, en 1638, un autre décret sera établi en répercussion des troubles intérieurs japonais 1638/39 troubles connues sous l’appellation de »révolte de Shimabar » / Shimabara no Lan 島原の乱 Cet épisode guerrier de l’histoire japonaise n’a en fait, aucun rapport direct , avec le royaume des Ryûkyû(s).

1638— Le passage du texte original du décret de 1638 en japonais ancien :

「一 進貢船謝恩渡唐之時,日本之武具相渡間敷事,」Ce texte souligne l’interdiction d’exporter , à un pays tiers, du matériel militaire japonais 日本之武具 par voie maritime. À noter cette interdiction ne s’applique aucunement à la possession ou au port d’armes détenues par les îliens. Source:『旧記雑録後編 』

1639 — Décret 1639 : le passage du texte original en japonais ancien :

「一 何邊ニても兵具之類船中為用心之ニも,曾而被差渡間敷事,」 le texte renouvelle l’interdiction de transporter du matériel militaire par voie maritime . Source :『旧記雑録後編 』

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Fig. 0055 – Archives 旧記雑録後編. 国立大学法人東京大学 ・国宝・重要文化財(美術品)

En 1648, moins d’une décennie plus tard, le gouvernement des Ryûkyû demande, et obtient, sans difficultés l’abrogation par Satsuma, des décrets de 1638/1639. Ce qui revient, ni plus ni moins à accorder l’autorisation de transport et de commerce par voie maritime des équipements militaires, armes blanches et à feu ainsi que la poudre noire.

Le texte complet de l’abrogation du décret 1638 /1639 en japonais ancien :「一 大明江左右聞舩遣度[,]各被存通[,]此度継目之儀被伺御意候[,]次而ニ御申上候ヘハ,従上古琉球国之儀ハ王号并 冠をも大明より相度 儀ニ候,後年渡海之障ニも可罷成と被申上候,尤被 思召候,其分ニ左右聞舩可被申付候,鉄炮之儀も弐拾梃程其外ニいふり筒二三丁迄者苦間敷由,御三老より北郷佐渡守・新納右衛門佐ヘ被 仰聞候,其心得可被成事,[略]  慶安元年九月二日 / 1648 三司官金武王子」 Source :『旧記雑録追録』 La raison de l’abrogation du décret de 1638/1639, est dans ce cas là encore, le besoin de protection de la marine marchande face à la menace du piratage. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Pendant toute cette période, les nombreux actes de piratage continuent de faire des ravages. Des combats sanglants sont décrits , qui dit combats dit armes. Nous citerons pour exemple un autre extrait du livre de regroupement chronologique des témoignages des pertes en mer :  『波高し!漂流琉球船』 比嘉朝進  « En avril 1655 des personnages importants du royaume étant partis Deux ans plus tôt en Chine ne donnaient plus signe de vie, un bateau fût affréter pour essayer de retrouver leurs traces. Après la traversée et en vue du port de Fujian 福建, le bateau fût entouré par des embarcations de pirates. Un accrochage sanglant fût engagé. Pour éviter la meute et se désengagé de l’abordage, les Ryûkyûïens se lancent dans des manœuvres risquées et arrivent à fuir avant de dériver jusqu’à l’île de Yaeyama八重山列島 où ils relâchèrent. Ils ne purent revenir à leur port d’attache qu’un mois plus tard. Entre temps les fonctionnaires royaux dont on avait plus de nouvelles, avaient réussi à rejoindre, sains et sauf le royaume « . Source : 『波高し!漂流琉球船』 比嘉朝進

Comme nous l’avons vu déjà pour le décret de 1639 ; la restriction du commerce des armes était dû à des troubles intérieurs japonais qui avaient eu lieu en 1643 et 1646 et sans que pour cela, le royaume des Ryûkyû soit impliqué dans ces affaires.

Par la suite, deux nouveaux rappels à l’ordre sont émis, non pas directement par le clan de Satsuma 薩摩藩 mais sous la pression du gouvernement japonais le Shogunat 江戸幕府, pour limiter l’importation des armes sur le territoire nippon et cela de manière à restreindre la puissance des clans japonais 日本の藩 susceptibles de fomenter des révoltes armées telle celle sanglante de Shimabar 島原の乱1637-1638 . Le clan de Satsuma aussi, semble être visé par cette décision shogunal. Quoi qu’il en soit, Satsuma 薩摩藩 va continuer de jouer au chat et à la souris avec le pouvoir shogunal car l’application effective de l’interdiction semble avoir encore été plus qu’ aléatoire au royaume des Ryûkyû.

1643 — Voici, le passage du texte original en japonais ancien du décret de 1643:

「一 何色ニよらす武具之類,琉球嶋中ヘ被賣渡間敷事,…」 source (『旧記雑録後編』,Ce texte souligne l’interdiction faite au royaume des Ryūkyū d’exporter des armes ( matériel militaire ) 武具au japon.

1646 — et voilà le second : passage du texte original en japonais ancien du décret de 1646: Texte qui renouvelle, trois ans plus tard, cet interdiction.

「一 不依何色武具之類琉球嶋中ヘ被賣渡間敷事,」 Source 『旧記雑録後編 』,

Deux enseignements peuvent être tirés suite aux décrets de 1643/1646. 1) Le premier est que : si deux décrets sensiblement identiques sont émis en à peine trois ans , c’est que le premier ne semble pas avoir été respecté à la lettre. 2) Le deuxième est que si le royaume exportait des armes , c’est tout simplement parce qu’il en possédait, du moins, qu’il avait des fournisseurs extérieurs. Le royaume en lui même ne fabriquait que peu d’armes, l’essentiel de son armement lui venait des pays tiers et par le biais de son commerce maritime.

Depuis des temps reculés, Les nobles aji 按司 avaient l’habitude de porter deux sabres exactement comme les guerriers japonais. Non seulement ils portaient le sabre long et le sabre court à la ceinture mais ces sabres étaient originaires des forges du japon.

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Fig. 0046 – Sabres japonais.

Pendant tous les siècles historiques qui s’écoulent et où se perd le fil de l’histoire du karaté okinawaïen, les sabres japonais étaient réputés dans l’Asie entière pour leurs qualités inégalées. Aucun pays ne possédaient une telle qualité d’acier pour son armement Cette qualité était dû à la maîtrise parfaite des forgerons japonais. La seule arme, à l’ époque, qui aurait pu surpasser son homologue japonais, était l’arc mongole d’une facture largement supérieure, portée comprise, mais depuis l’apparition sur le sol du japon des arquebuses (importées par les Portugais en 1543 ) l’arc , qu’il soit mongole ou japonais, devenait quasiment inutile.

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Fig. 0047 Arc japonais

Si les japonais excellaient dans la fabrication des armes blanches, par contre ils ne brillaient pas pour l’amélioration technique des armes à feu. Car quand, dès le milieu du 19 siècle, les premières puissances occidentales ont pointé la proue de leurs navires dans les rades de l’empire du soleil levant, le niveau technique des armes à feu des Japonais était resté sensiblement le même que deux siècles auparavant. En ce laps de temps les Occidentaux avaient fait des progrès vertigineux qui leur permettaient de dicter leurs revendications commerciales et maritimes . Malgré ce contexte international défavorable, les arquebuses démodées des guerriers japonais avaient fait la différence dans les batailles internes“ japo-japonaises” Des corps d’arquebusiers avaient été créés suite aux victoires dû à cet armement à feu.

Dans ce contexte instable, on peut comprendre que le clan de Satsuma 薩摩藩 et à un degré supérieur, celui du shogunat de Edo江戸幕府 aient été extrêmement sensibles aux opérations commerciales illégales et clandestines des arquebuses et de la poudre. Cet armement représentait pour eux, un armement sophistiqué dont le contrôle ne devait pas leur échapper.

À ce registre, il ne faut pas oublier que les Îles Ryûkyû fournissaient aux Chinois de grande quantité de soufre. Les Ryûkyûïens ont commencé officiellement à exploiter l’île du soufre « Iwo Jima 硫黄島 » en 1376 .  Cette date est tout droit sortie des chroniques anciennes; ils devaient se fournir sur place depuis des temps forts reculés. Le soufre 硫黄 semble avoir été un des, si ce n’est le plus important produit d’exportation du royaume 琉球王国 à destination de la Chine. L’empire du milieu était un très grand consommateur de poudre noire 火药 mais ne possédait pas d’environnement volcanique propice à sa production. Il ne pouvait d’ailleurs pas se passer de ce produit sensible car il entrait dans la composition de la poudre noire (ainsi que le salpêtre et le charbon de bois). Les chinois 中国人 s’en servaient principalement pour leur armement moderne à base de bouches à feu et plus ludiquement lors de leur festivités dont les feux d’artifice ornaient les heures nocturnes de la Cité impériale 北京皇城.

Ainsi peut-on expliquer tous ces décrets concernant l’interdiction des arquebuses et ceux du transport de matériel militaire vers les ports du Japon au moyen des facteurs convergents que je viens de relater .

Un récit de jugement fourni la preuve que les jonques royales étaient armées :

1654 (45 ans après l’invasion des Îles Ryûkyû par le clan de Satsuma 薩摩藩) Une grande jonque royale des Ryûkyû « shinkō sen 琉球進貢船 » en partance pour la Chine 中国, fait une courte escale dans l’archipel Kerama 慶良間諸島. Archipel situé à quelques encablures du port de Naha. Au cours de l’escale le « responsable des armes à feu 鉄砲役 », un noble dénommé « Kunigami pechin Kenki 国頭親雲上憲喜 » , fait descendre l’armement léger constitué d’arme à feu 鉄砲 mais lors du départ de la jonque et pour une raison indéterminée, il oublie de le faire remonter à bord. C’est une négligence incompréhensible qui met la jonque en danger. Cette faute est considérée comme un délit. Le noble est radié de ses fonctions et est condamné à 18 années d’exil dans une île limitrophe. Source : 沖縄のサムレー/ 比嘉朝進/ 球陽出版 / 1990.

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Fig. 0054 Canon à main

1757— Nécessité fait loi :

Quoi qu’il en soit et sous la pression constante des actes de piratage, les navires de commerce sont armés avec la bénédiction de Satsuma .

un texte de 1757 et provenant du 「 琉球館文書 」那覇市歴史博物館 le confirme. Il ne s’agit plus, de se défendre avec de simples arcs ou de lances mais avec des canons « modernes » 大砲. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Le gouvernement royal des Ryûkyû 王府, envoie une demande officielle au gouvernement de Satusma pour obtenir du matériel dit moderne comprenant 29 pièces à feu dont deux types différents d’ arquebuses 1) 匁鐵砲 , 2) 五匁鐵砲 ( boulet de 3,3 mm/ 3) des canons de marines 艦鐵砲、 et les munitions 弾薬 correspondantes. Satusma ne voulant pas , pour des raisons financières , fournir ce matériel coûteux, rétorquait benoîtement pour savoir si les Ryūkyūïens ne pouvaient pas se contenter de (vieux) canons à main « Ōzutsu  » (grand tube大筒) ? car c’était le seul matériel disponible et en stock pour le moment…

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Fig. 0056 – Archives 琉球館文書・沖縄文献情報データベース・琉球大学附属図書館

Quatre ans plus tard, Satsuma assiste à un entraînement d’arts martiaux à Shuri 首里… “L’interdiction”, à des accrocs…

1801 —Voici le texte datant de 1801 qui décrit un entraînement d’arts martiaux 武術稽古 ayant eu lieu sur le territoire du royaume des Ryūkyū et dans lequel, les armes et les techniques employées sont nommées avec précision. Inventaire : l’art du sabre 剣術, le Yawara「やわら」une technique de sabre japonaise unissant le sabre et de jyujitsu 柔術, et le Te- tsukumi 手ツクミ 術 qui semble être ni plus ni moins Le Té 手ou le Todé 唐手pratiqué à Okinawa. Ce témoignage est intéressant car il relate , entre autre, un bris de sept tuiles à poing nu 「瓦七枚重ネヲ突セラレ」.

Le passage du texte original en japonais ancien: 「琉球,剣術,ヤハラノ稽古ハ手ヌルキモノノナリ, 唯 突手ニ妙ヲ得タリト云,其仕タヽ形ハ拳ヲ持テ何ニテモ突破リ,或ハ突殺ス,名ツケテ手ツクミト云 右ノ手ツクミノ術ヲ為スモノヲ奉行所(薩ヨリナパツメ)ヘ招テ瓦七枚重ネヲ突セラレシニ,六枚迄ハ突砕シヨシ,人ノ顔ナトヲ突ケハ切タル如クニソゲル,上手ニナレハ指ヲ伸シテ突ヨシ」 Source : Satsuyu-kiko  » Compte rendu de voyage à Satsuma »『薩遊紀行』 L’auteur est un fonctionnaire de Satsuma dénommé Jiro Mizuhara 水原熊次郎 qui retranscrit les dires d’un autre fonctionnaire anciennement en poste à Okinawa, principale île de l’archipel

À noter que quelques années plus tard , le maître Matsumura Sokon 松村宗昆 1809-1899, a étudié auprès d’un fonctionnaire de …Satsuma 薩摩藩 , l’art du sabre du style Jigenryu 剣術示現流. Art qu’il a par la suite transmis à ses disciples et que l’on retrouve encore actuellement dans le style Motobu 本部流. ( Voir à ce sujet l’article concernant Matsumura Sokon 松村宗 )   Cela semble prouver qu’à cette époque, au vu et au su des « troupes d’occupation »(fort peu nombreuses ; voir la page suivante ) , donc avec leur accord de facto, des démonstrations d’arts martiaux 武術稽古 avaient lieu à Shuri首里. Démonstrations au cours desquelles, des armes blanches étaient utilisées et sans que cela ne pose problème.

l’existence d’un écrit faisant référence à  « l’ interdiction formelle de possession des armes  » n’a jamais été jusqu’à présent démontrée. et aucun texte relatif en rapport avec ce sujet ne permet de certifier qu’il y en ait eu un.     Cependant en faveur d’une éventuelle ’interdiction “nous allons rajouter le témoignage troublant d’un observateur extérieur , c’est un témoignage qui date (1877) des dernières années de l’occupation du clan de Satsuma. donc qui garde toute sa valeur.

1877 —Le commandant français Henri Rieunier (1833-1918) arrive en rade de Naha 那覇港le 13 mai 1877 avec le croiseur de 2e classe le Laclocheterie de la marine française. Le 15 mai 1877 il effectue une visite officielle au château de « Cheou-Li  » Shuri 首里城 pour essayer de rencontrer le roi Shō Tai 尚泰 (1843 – 1901) dernier souverain du royaume des Ryūkyū. C’est au cours de son séjour qu’il rédige la partie de son carnet qui nous intéresse:

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Fig.0003 Commandant Henri Rieunier

1877—Voici ce que le commandant Henri Rieunier écrit dans son carnet:

« Je ne les appellerai pas vaillants, les samouraïs; car depuis 300 ans, lors de la conquête, le port de tout arme, sabre ou autres, leur a été enlevé par l’autorité de Satsuma. Ils s’en sont accommodés en recevant la permission de porter l’éventail à la ceinture, là même où était placé le terrible glaive. Un samouraï auquel je demandais où était son sabre, a souri mélancoliquement en me montrant son éventail qu’il ouvrait et fermait. Cette population est bien douce et paraît tout à fait inoffensive. Elle ignore complètement l’usage des armes à feu . et je doute qu’elle cause n’importe quel embarras à la domination japonaise «  Source : Service historique de la Défense archives de la Marine / Carnet d’Henri Rieunier, commandant du Le Laclocheterie – 1877.

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Fig.0004 Le Laclocheterie –

Grâce au commandant Rieunier et par le biais de son interprète, nous avons là, la réponse à une question précise et provenant de la bouche même des principaux concernés par l’interdiction, à savoir; les nobles de Shuri…Toujours aussi difficile d’y voir clair… Alors interdiction ou pas ?

Les textes officiels de Satsuma ou du gouvernement des Ryūkyū qui nous sont parvenus ne démontrent pas que la deuxième  » interdiction des armes  » 禁武政策 suite à l’occupation 1609 du royaume des Ryûkyû par le clan japonais de Satsuma n’ait été totale. il ressort des textes étudiés que l’interdiction se soit , en fait, limitée à une réglementions des armes et du matériel militaire et qu’elle était d’une grande souplesse car elle ne pouvait pas faire abstraction de la défense du royaume face au danger prioritaire de cette période: le piratage.

Enfin de compte, le témoignage du commandant Rieunier apporte à défaut de preuve, un témoignage important que les historiens ne pouvaient fournir vu les documents qu’ils avaient en leur possession.

Alors , alors, existe t-il ou, a t-il existé un document ne laissant aucun doute sur la nature de « l’interdiction des armes » telle que la concevait les historiens ? difficile de le penser, car les anciens qu’il soient de Satsuma 薩摩藩 ou des Ryûkyû 琉球王国, n’auraient jamais manqués d’y faire référence. Hors rien de rien, aucune source ne la mentionne ou n’y fait allusion.

1885   – À noter:

Sur l’île même d’Amami 奄美大島 ancienne possession du royaume des Ryûkyû et annexée par le clan de Satsuma, donc censée être encore plus sujet à une surveillance sévère; un fonctionnaire de Satsuma dénommé Nagoya Sagenta 名越左源太 (12 février 1820 – 16 juin 1881) nous fait découvrir le peu de sévérité qu’impliquait cette « interdiction des armes «  du moins à cette époque tardive et de déclin de l’occupation du clan japonais de Satsuma 薩摩藩 qui n’avait plus de prérogative en ce domaine car le royaume des Ryūkyū était devenu, dans la douleur et à la date du 11 mars 1879 une simple préfecture japonaise . 明治12年 3月11日 明治政府は琉球藩を沖縄県。

Nagoya Sagenta 名越左源太 restera en poste sur l’île d’Amami 奄美大島 pendant cinq ans 1850 – 1855  Pendant son séjour, il rédigera cinq ouvrages 『南島雑話・全』『南島雑話附録・全』『地理纂考・通昭録・南島雑記』『大嶹竊覧・大嶹便覧・大嶹漫筆』『川辺郡七島記』 relatant les moeurs et les coutumes des insulaires et agrémentés de nombreux et minutieux croquis et dessins connus sous l’appellation générique de  » Nanto Zatsuwa 南島雑話  » Ces croquis et dessins nous font découvrir de nombreuses armes ; armes à feu et d’hasts pour la chasse et également divers couteaux et queqlues sabres . Tout ces  armes, ustensiles et objets  dit « sensibles » sont détenus par… la population insulaire… reconnaissable par la coiffure et les vêtements. Et encore plus intéressant , nous avons également droit à des croquis en relation avec le todé 唐手  (拳法術 →  « Kenpō jutsu »  dans le texte) dont un entraînement au makiwara 巻藁

Nantozatsuwa 『南島雑話』

Vous pouvez découvrir ces précieux documents en ligne en cliquant sur l’image ci-dessous ↓  (une fois sur la page du site ouvrir de préférence le fichier sur la gauche, en premier, pour visionner les images )

『南島雑話』奄美市立奄美博物館所蔵・奄美市指定文化財  – bunkaisan-amami-city.com.

Conclusions du premier chapitre :

Donc, on se trouve avec un texte « d’interdiction de port et/ou de possession d’arme  » 禁武政策 n’ayant jamais existé sous cette forme mais auquel tout le monde, au Ryûkyû, se pliait…

Dans le deuxième chapitre je vais essayer de répondre à ce paradoxe par une approche sur les interactions culturelles et sociales des parties en présence.

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À l’intention des visiteurs indélicats. 
Les articles de ce blog n’ont pas vocation à être la cible de pillages numériques intempestifs et de copié-collés sauvages.  
Vous pouvez bien évidement vous inspirer des contenus, vous y référer même, sans pour autant vous adonner aux pillages du travail exposé sur ces modestes pages.
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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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