Les armes du Kobudō : le trident – saï

Les armes du kobudō okinawaien — Le  » saï  » 釵 ・さい — L’art du Saï jutsu 『釵術』

Le  » saï 釵  » reste très en vogue parmi les kobudōka 古武道家, c’est une arme qui trône en bonne place sur les râteliers des dōjō(s). La voir ainsi représentée dans la panoplie des armes du kobudō 古武道 peut paraître anachronique étant donné la pénurie de fer 鉄 dont les paysans et pêcheurs souffraient. ils n’avaient pu faire autrement que de se rabattre sur la matière végétale ou/et minérale pour se créer des armes. Il est donc ainsi, assez surprenant de voir apparaître une arme 100% en métal 金属.

0107_sai

Fig.0107 – Paire de Saï釵. Dans les temps anciens, le  » saï 釵  semble avoir également été appelé  tout simplement « sassu さす(刺す?) → qui signifie : percer, planter »   

Le fait d’être en métal indiquerait que sa possession était l’apanage des nobles 按司 de Shuri 首里,les seuls à posséder des moyens financiers conséquents pour se procurer de telles armes. Le saï 釵 va de paire mais il est de tradition d’en posséder un troisième en réserve accroché à la ceinture. Son utilisation n’a donc pu, de ce fait, se développer , dans les couches populaires que très tardivement; fin du 18e et début du 19 siècle ? mais là encore rien ne permet de l’affirmer avec certitude. karatehistorique.wordpress.com 

Parfois, le saï 釵 okinawaïen est présenté, comme étant d’origine agricole ; un outil qui faciliterait la plantation du riz mais cela semble fortement improbable pour deux raisons majeures : Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

1) comme souligné plus haut; du fait de la valeur du fer 鉄 et de sa rareté dans l’outillage de la société agraire okinawaïenne . cette rareté durera pendant toute la période antérieure au 18e siècle, oū les outils agricoles 農具 étaient composés presque exclusivement de pièces de bois.

2) les paysans des Ryūkyū comme ceux du Japon , n’employaient pas d’outils pour planter le riz  稲植え Ils le plantaient à mains nues comme le font encore à notre époque les paysans, quand il s’agit de le planter sur des parcelles à la superficie limitée. La consistance meuble de la terre inondées des rizières est telle que l’utilité d’employer un outil est superflue.

0106_sai

Fig. 0106- Saï釵 exposés au Karate Museum d’Okinawa.

Le saï 釵 et ses dérivés, sont originaires de l’Inde via la Chine mais il n’est pas impossible que le saï 釵 okinawaïen ait également subi, par la suite, une légère influence japonaise du fait de sa ressemblance avec le jittei 十手 ・實手. Son emploi défensif est quasi identique mais Le saï 釵 à deux tiges latérales dit « yoku 翼 » , ce qui n’est pas le cas du jittei 十手 ・實手 qui n’en possède qu’une seule.  karatehistorique.wordpress.com 

À savoir : Le saï 釵 aurait été porté à la ceinture par les représentants de l’ordre Ufuku 大筑/  Chikusaji 筑佐事 du royaume des Ryūkyū 琉球王国 mais à vrai dire aucun document  ne permet de l’affirmer ou de l’infirmer. Cependant si cela avait été effectivement le cas, les observateurs extérieurs ,   prêtres ou officiers de marine , tel le Commandant Henri Rieunier (fin observateur) en auraient certainement laissé un témoignage mais cela ne fut pas le cas.  il est donc permis d’en douter.

Traditions orales :

Une influence directe chinoise

1) Le saï 釵 aurait été importé dans l’île au cours d ‘une visite diplomatique par un ou des officiels Chinois dont l’histoire n’a pas retenue le ou les noms . Les occasions d’échange, chino-ryūkyūïen, étaient fréquentes et les chroniques nous laissent la trace de la visite des délégations chinoises lors de l’intronisation des souverains des Ryūkyū 琉球 oū les diplomates de l’empire du milieu 中国 devenaient pour quelques semaines les hôtes du royaume. À vrai dire les Ryūkyūïens n’avaient pas vraiment besoin d’attendre la visite diplomatique des représentants de l’empire du milieu pour se fournir directement sur le marché chinois lors de l’une de leurs innombrables traversées maritimes.

0615

Fig.0615- Saï 釵 chinois (chāi  釵 ) / 清代 La particularité de ce Saï 釵 c’est celui d’être formé de trois pièces d’assemblage et non forgé d’un seul bloc de métal  comme le sont toujours les saï ryūkyūïens 琉球の釵 . Ces trois blocs sont :  1) Tsuka gashira 柄頭,  2) Monouchi-Tsuka 柄・物打 et 3)Yoku 翼 .  karatehistorique.wordpress.com 

0607

Fig.0607-   Armes chinoise similaires au saï 釵 → Hîkasa 筆架叉 ( bǐjiàchā)  ) ・Tetsuseki 鉄尺 / 笔架叉 etc.

Dans la région du Fujian 福建省 et plus précisément dans la ville de Fúzhōu 福州市 , existait un local officiel, mi-consulat mi-centre d’hébergement, le Ryūkyūkan 進貢工柔遠駅・琉球館 , réservés aux sujets du royaume. Une parti des occupants provisoires des lieux était constituée de nobles , fonctionnaires d’état en visite diplomatique et en transite lors de leur long voyage vers la capitale Pékin 北京. Une autre partie rassemblait une élite d’étudiants boursiers dont les frais de séjour étaient entièrement pris en charge par l’empire du milieu中国帝国. Et enfin une troisième partie, de loin la plus importante, était formée d’hommes de mer; 1) rescapés des naufrages ( fréquents à cette époque). 2) anciens otages des pirates. 3) bloqués par des délais de réparations d’avaries survenues sur les jonques.  Ces sujets du royaume des Ryūkyū, devaient végéter le temps de trouver une place disponible sur un navire en partance pour l’archipel des Ryūkyū. Les retours étaient étalés sur plusieurs semaines voire plusieurs mois; En attente de leur embarcation, Leur protection et leurs frais de bouche étaient pris en charge par l’empire Ming 明朝帝国. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

À ce sujet , on peut prendre conscience de la profondeur des liens amicaux et diplomatiques qui liait alors le grand empire à son petit vassal .

0103_sai

Fig.0103. Saï 卍釵 Manji chinois.

0618

Fig.0618. Saï 卍釵 (铁尺) Manji chinois.

Que lors de ces séjours plus ou moins imposés , des hommes aient pu assister des techniques martiales et approcher les armes d’une riche et inventive panoplie chinoise , dont fait également partie une sorte de saï 釵 (Fig.0607), ne semble pas surprenant et étant donné la vacuité que la situation leur imposait Ils avaient le temps de s’instruire plus amplement. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

Une influence indirecte indienne:

2) À l’origine, le trident « Trois pointes → triśūla → devanagari → त्रिशूल est l’attribut de Shiva et par mimétisme, celui des yogis et puis ensuite il prend sa place dans le bouddhisme 仏教 oū il apparaît comme arme sacré dit; le Kongō shio 金剛杵 à une, trois 三鈷杵 ou cinq tiges 五鈷杵. C’est une arme 武器 censée détruire les désirs terrestres et temporels qui envahissent le cœur et l’esprit des êtres humains. Le Kongō shio 金剛杵 à trois tiges 三鈷, serait le modèle et l’ancêtre du saï 釵 tel que nous le trouvons à Okinawa.

Que ce rattachement à la tradition se soit lentement imposée suite à l’importation du bouddhisme dans l’archipel n’est évidement pas à exclure.

Le message de détachement matériel et terrestre portée par la mystique indienne n’était pas pour déplaire aux pratiquants d’arts martiaux dont certains avaient compris les bienfaits qu’une telle discipline spirituelle pouvait leur apporter tant au niveau de la stabilité mentale que de la maîtrise gestuelle . Une stricte application et un entraînement quotidien, leur permettaient d’obtenir un état proche de ce qu’ils recherchaient : la maîtrise mentale, technique et physique (Shin Gi Taï 心技体). Le succès du zen 禅 dans la société guerrière japonaise n’a d’ailleurs pas d’autre explication. Christian Faurillon 

Pour ce qui concerne les nobles按司du royaume des Ryūkyū, ils semblent quant à eux, avoir été beaucoup moins fervent du zen 禅 que leurs homologues japonais mais cela n’a pas freiné les maints apports et approches spirituelles bouddhiques à travers le biais du karaté 空手et du kobudō 古武道. Ces apports sont assez conséquents pour ne pas à avoir à les passer sous silence.

0104_sai

Fig.0104. Au centre, le Kongō shio 金剛杵à trois branches三鈷杵

Traditions et symbolisme

La représentation prêtée au saï 釵 :

Dans la symbolique bouddhiste 仏教 , les Kongō rikishi 金剛力士 lutteurs et protecteurs divins 仏教の護法善神(守護神)sont parfois représentés tenant en main cette arme divine. Ces lutteurs sont sont en faction devant les temples bouddhiques . Ils se tiennent des deux côtés du porche d’entrée. Un à droite et l’autre à gauche. A l’origine , ils semblent être un avatar dédoublé et belliqueux du doux dieu indien Vajradhara वज्रधार) Le dédoublement a eu lieu au cours de la lente pénétration culturelle effectuée en territoire chinois. La plastique s’y est alors recouverte de muscles saillants à souhait .

La posture des ces lutteurs rappelle sans équivoque celle des pratiquants d’arts martiaux 武術家. Ces deux Kongō rikishi 金剛力士 sont identiques s’en l’être.

0043_kongorikishi

Fig.0043 – Les lutteurs et protecteurs divins : Kongō rikishi 金剛力士  (二將)  ↑ Cliquer sur la photo pour agrandir.

De face, celui qui se tient sur la droite à la bouche ouverte et celui qui se tient sur la gauche à la bouche fermée. Ce n’est pas là qu’un simple détail sans importance , c’est bien au contraire, l’expression puissante d’un concept philosophique originaire de l’inde ancienne. La bouche ouverte de celui de droite exprime la voyelle A ; il est représenté au moment divin où il prononce la syllabe A de AUM / ÔM  (A+U+M). La bouche fermée de celui à gauche est représentée quant à elle, le même moment divin où elle prononce le M de AUM . Dans les arts martiaux on parle de « la respiration de AUM / ÔM » C’est la respiration parfaite. En japonais on parle de: « Aoun no kokyu 阿吽の呼吸  » . C’est l’expression matérielle de la dualité complémentaire. Le son A est le positif et Le M le négatif , le yang 陽 et le yin 陰 des taoïstes. La syllabe sacrée de l’Hindouisme est, selon ce dernier, le « son primordial qui surgit du chaos avant la création qui précéda l’univers et engendra les dieux eux mêmes  » . L’univers et toutes les choses animées commencent avec la voyelle A de AUM et se terminent avec la consonne M de AUM / ÔM.

« D’ÔM naquirent les Dieux, D’ÔM naquirent les astres, D’ÔM cet univers tout entier composé de trois mondes et d’êtres animés ou inanimés » Source: Upanishads du yoga Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

0565

Une autre divinité du Panthéon bouddhique représentée avec  le Kongō shio 金剛杵à trois branches三鈷杵.  Fig.0565  Statue ⇒ Kongō-yasha-myō-ō 金剛夜叉明王 ↑

À noter que dans le Taoïsme 道教,  également redevable de la culture et de la religion hindou, l’hindouisme, on trouve dans son attirail d’objets rituels 道教法器 une clochette comportant un manche en forme de trident  » sān qīng líng 三清鈴  » identique au Kongō shio 金剛杵à trois branches三鈷杵 tel celui représenté sur la Fig.0104.

Fig.0701-  clochette au manche en forme de trident  » sān qīng líng 三清鈴  » Objet rituel du Taoïsme 道教法器.

● Les Kata(s) du saï 釵術の型 (appellation en dialecte des Ryūkyū) :

浜比嘉の釵 Hamahijyã nou saï

端多川幸良小の釵 Hantaga kūra gua nou saï

北谷屋良の釵 Chyanyara nou saï

多和田の釵 Tãdã nou saï

大筑の釵 Ufuchiku nou saï

湖城の釵 Kugusuku nou saï

津堅志多伯の釵 Chikinshitahaku nou saï

屋嘉阿の釵 Yakã nou saï 釵Ⅰの型 釵Ⅱの型 kata 1 et 2

千原の釵 Shinbaru nou saï 二丁釵 , 三丁釵 Nichyo saï et sanchyo saï

慈元の釵 Jigen nou saï Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

石川小の釵 Ishichyãguã nou saï

Source: karate / kobudo kihon chyôsa hôkoku shyo 「空手道・古武道基本調査報告書」 沖縄県教育庁 文化課 1994.

Les parties du saï 釵 :

Monouchi 物打 , Tsuka gashira 柄頭 , Tsuka 柄 , Moto 元 , Yoku 翼 , Saki 先 , Tsume 爪 .

0108_sai

Fig.0108  Traduction approximative des composants de l’arme :

Monouchi 物打 →Partie frappante (lame).

Tsuka gashira 柄頭 → Pommeau .

Tsuka 柄 → Fusée.

Moto 元 → Base de la fusée (garde).

Yoku 翼 → Tige.

Saki 先 → Pointe.

Tsume 爪 → Ongle (pointes des tiges).

À noter :

Il est inutile de préciser que les saï(s) 釵 originels ne sont pas chromés (la galvanoplastie ne date que de 1848 ). Les saï(s) chromés ne font , semble t-ils , leur apparition, que dans les années 50. Le chrome à l’avantage de ne pas rouiller donc d’avoir le besoin d’être entretenu mais il reste trop fragile lors d’un choque et il s’écaille lors des kumité(s) 組手de saï 釵 contre bâton 棒. Suite à ces choques se forment des arêtes dues aux cassures où les doigts peuvent se déchirer assez facilement occasionnant ainsi des blessures qui pourraient être éviter avec des saï(s) non chromés. karatehistorique.wordpress.com 

Deuxième inconvénient c’est le fait qu’un saï 釵 chromé reste toujours plus voyant qu’un saï 釵 traditionnel, ne serait-ce que par les reflets qu’il renvoie. Les anciens maîtres recherchaient en priorité l’efficacité par le biais de la discrétion; le chrome est donc difficilement conciliable avec cette état d’esprit de la plus pure tradition mais le saï 釵 chromé reste quand même, une bonne arme d’entraînement.

La qualité première d’un bon saï 釵 doit être son équilibre global.

603

La longueur de la lame du saï 釵 doit dépasser d’environ deux centimètres la longueur de l’avant bras (critère en vigueur dans le style Isshin  一心流 ) Fig.0603.

La lame Monouchi 物打 n’est ni tranchante ni pointue (Disons légèrement pointue mais émoussée) Mais… car il y a un mais, quelques maîtres s’en font fabriquer des pointus pour l’utilisation « en lancé  » car certains kata(s) de saï 釵 comportent dans leur déroulement un lancé de saï 釵,  de là le fait de posséder trois saï 釵; le troisième étant gardé en réserve à la ceinture pour le cas où l’un des deux tenus en main aurait été utilisé comme arme de jet. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

À savoir : le lancé de saï 釵

Selon la tradition, Il existe deux techniques concernant le lancé de saï

Technique №1 : le lancé sur courte distance

Technique №2 : le lancé sur longue distance

Les anciens se servaient des troncs de bananier comme cible.

Le bananier typique de l’île d’Okinawa, avec son fruit la banane dit la « shima banana 島バナナ « ont été importés des îles Ogasawara 小笠原諸島 vers les années 1870. Le bananier est une plante herbacée qui ne donne qu’une seule récolte par tronc ( la plante se perpétue par multiplication végétative.) ; ce dernier devient donc inutile après la récolte des fruits. Ce tronc-tige de par sa consistance souple et fibreuse fait une excellente cible d’entraînement pour de multiple jets ou la lame (tige – Monouchi 物打 ) du saï 釵 n’est pas soumise aux détériorations lorsqu’elle se fige ainsi dans cette substance fibreuse. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com 

Fig.0634-  Bananiers  ↑Cliquer sur l’image pour agrandir.

———————————————-

À l’intention des visiteurs indélicats. 
Les articles de ce blog n’ont pas vocation à être la cible de pillages numériques intempestifs et de copié-collés sauvages.  
Vous pouvez bien évidement vous inspirer des contenus, vous y référer même, sans pour autant vous adonner aux pillages du travail exposé sur ces modestes pages.
———————————————-

_

retour

L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

_

_

Publicités

Les commentaires ne sont pas autorisés

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :