Shuri plus qu’une ville royale un sanctuaire

Trois courants, trois agglomérations: Shuri首里, Naha那覇 et Tomari 泊

Shuri : plus qu’une ville royale, un sanctuaire.

C’est en 1429 que l’unificateur du royaume, le roi Shō Hashi尚 巴志王(しょう はしおう ) établit sa capitale à Shuri首里 (littéralement ; « Chef-lieu » ) L’agglomération de Shuri est bâtie sur une colline dont le point culminant est le Benga Dake 弁ヶ岳 165.6m . Du haut de cette colline, un magnifique panorama s’ouvre à l’ouest sur la mer de Chine . De ce haut lieu, on distingue nettement le petit archipel de kerama  慶良間 ・ケラマ・諸島. Au pied de cette colline, dans la même direction, à une distance d’environ quatre kilomètres à vol d’oiseau, on aperçoit les rivages qui abritent les ports de Naha 那覇港 et Tomari 泊手港.

Fig.0033 le chemin menant vers Shuri 首里

À notre époque de l’invasion du béton il est difficile de voir la limite territoriale de l’un par rapport aux autres mais il y a seulement une centaine d’années, la distinction ne devait pas être bien difficile à faire. Le haut de la colline , forme un plateau et est coiffé majestueusement par l’enceinte du château royal des souverains des Ryûkyû 琉球國. Ce haut-lieu, a été pendant 237 ans –jusqu’à l’invasion japonaise de 1609 — le centre névralgique du royaume.

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Fig. 0057. Carte des environs de Shuri 首里.    cliquer sur l’image pour agrandir

Au dessous du château se trouve un agrégat de villages, que forment les quartiers résidentiels des nobles de la cour Aji 按司. Pour nommer les plus important: Akata 赤田(アカタ)村, Kubakawa 久場川(クバガー)村 , Yamagawa 山川(ヤマガー)村Sont nés à Akata 赤田(アカタ)村 les maîtres suivants : Motobu Chōyū 本部朝勇,Motobu Chōki 本部朝基. Sont nés à Yamagawa 山川(ヤマガー)村 les maîtres suivants : Sōkon Matsumura 松村宗棍, Ankō Itosu 糸洲安恒, Kentsū Yabu 屋部憲通, Gichin Funakoshi 船越義珍. C’est au cœur de ces ruelles bordées de maison cossues et de jardins luxuriants que le courant dit du Shuri-té va voir le jour se développer grâce et en parti à un facteur non négligeable qui est celui de la proximité culturelle chinoise. Le souverain ayant obligé les nobles à résider, non pas sur leurs terres parsemées dans les quatre coins de l’archipel mais autour des murailles du château de Shuri. Cela lui permettait de prévenir les révoltes. Et par le jeu des rivalités qui faisait que les divers clans s’épiaient les uns les autres, de les avoir ainsi plus facilement à l’œil.

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Fig.0450-  Vue sur les quartiers résidentiels des trois villages dit du “Sanka 三箇”

Parmi les nobles – Aji 按司 — élite étatique fermée — de la cour, Des intendants – Sanshikan 三司官 et des sous intendants -Monobugyō 物奉行,  formaient l’encadrement de la protection du palais. Le service de garde était assuré par de jeunes aristocrates lettrés . Ils pratiquaient, en autres, le Té 手 ancestral et des techniques de boxe chinoise 拳法 importées par les conseilles chinois en poste à la cour. C’était une élite imprégnée de cette haute culture chinoise dont le rayonnement était, alors, incomparable dans toute l’Asie. Les techniques ne se limitaient pas aux poings et pieds, toute une panoplie d’armes blanches, venaient compléter harmonieusement ces études martiales car , il va de soi que bien avant l’arrivée du célèbre Kushanku /Kosyokun 公相君 / こうしょうくん Maître, selon la tradition, de Sakukawa Kanka  佐久川 寛賀.( version qui semble, au demeurant,  assez éloignée de la réalité. ) et personnage mentionné dans le Oshima Hiki (大島筆記 – 1762) toute une succession de diplomates Chinois  – archétype confucéen de l’intellectuel lettré – étaient en poste auprès des souverains des Ryûkyû . Ces hommes enseigneront à leurs homologues Okinawaïens des pans entiers de techniques de boxe chinoise.

À prendre en compte : Il ne faut pas s’imaginer que tous les nobles pratiquaient le todé 唐手 / karaté 空手, si une bonne partie d’entre eux avait reçu une éducation martiale seul une minorité de ces hommes continuait de s’entraîner régulièrement pendant toute leur vie. De cette minorité-là seulement surgissait les hommes aptes à transmettre leur savoir aux nouvelles générations.

À noter.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

十五祝い → ジューグスージ → jyungu sujii.

La fête de quinze   » jyungu sujii ». Le passage initiatique à l’âge adulte des garçons de 15 ans :

Sur l’île de miyagi 宮城島 ( ville de Uruma うるま市) est par tradition fêté le passage de 15 ans (à l’âge de) . Lors de leurs 15 ans révolus , les garçons originaires de l’île, doivent exécuter un rituel pour remercier les divinités d’avoir pu atteindre cet âge. Pour ce faire les élus exécutent, individuellement, au son du luth 三線 une chorégraphie dite  » kusanku → クーサンクー »( dans ce cas précis kusanku désigne explicitement le karaté ) même si ces derniers n’ont jamais pratiqué le karaté. Cette chorégraphie de « kusanku » est un amalgame indéfinissable de kata de karaté et de danse traditionnelle.

Fig.0573- Nobles 琉球王国貴族 Cliché de 1887.  Au centre : Tomigusuku Uékata Seikō 豊見城親方盛綱 (1829-1893) À noter :  seuls les membres de la noblesse avaient le privilège de porter un éventail, une ombrelle et d’avoir (après un certain âge) un kimono qui leur descend jusqu’aux chevilles.  Le page porte-ombrelle et garde du corps à un kimono qui s’arrête aux mollets 宮内庁・書陵部所蔵資料より

La boxe chinoise 拳法 enseignée était 、d’après la tradition orale, celle du Nord. Cela devait tenir du fait que; depuis 1405 la capitale de l’empire des Ming 明朝 se situait à Pékin /Beijing 北京  » la capitale du Nord » Avant cette date, elle était implantée dans les provinces du sud à Nankin 南京  » la capitale du Sud » . Techniquement , la boxe du Nord (Attention : inconnue sous ce terme en Chine), et du Centre-est de la Chine. est plus haute, plus circulaire et plus fluide ; ce sont les caractéristiques du courant dit de « Shuri »首里. La grande majorité de ces diplomates Chinois devait être issue des régions nord et centre-est de la Chine pour que ce style soit omniprésent à Shuri.

Ces fonctionnaires de l’administration impériale (mandarins) , ne venaient que pour des missions diplomatiques de courtes durées , imposées par le calendrier diplomatique égocentrique de l’empire Ming 明朝 telles que les cérémonies d’investitures qui avaient lieu au château de Shuri à chaque nouveau sacre.

À savoir :Un adage chinois dit :  » Au Nord le cheval au Sud le bateau «  →  běi mǎ nán chuán  「北馬南船」  (en japonais : hokuba nansen)Autrefois, en Chine, pour se déplacer dans le Nord 北 du pays, le cheval 馬 était le moyen privilégié et dans le Sud 南, étant donné les nombreux fleuves et affluents qui le parsèment;  le bateau 船. Certains historiens ont en déduit que cette façon de se déplacer aurait influencé également les positions (plus ou moins hautes) du kenpo chinois 中国拳法 selon qu’il soit originaire du Nord ou du Sud.

Fig.0040 -Entrée du château et vue sur les murailles.

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Fig.0371 -Entrée du château de Shuri; gros plan.

Le palais et la ceinture résidentielle de Shuri ont été construits selon l’art chinois taoïste du fēng shuǐ 風水 en un plan d’urbanisme évolué et selon trois types différents de zonage. Circulaire pour la première ceinture résidentielle puis en terrasses elliptiques aménagées rectangulairement. Les villages sont entrecoupés de rizières, de bois comme pour en accentuer les limites respectives. Du haut de son promontoire, le château de Shuri 首里城 dispose d’une excellente position défensive qui est le choix prioritaire de son emplacement en ce lieu. Son orientation précise et son aménagement en sont quant à eux redevables au fēng shuǐ  風水. Le fēng shuǐ 風水 est l’art de modifier les conditions environnementales pour attirer et stabiliser l’énergie 氣 , en vue de créer l’harmonie dans un lieu précis. Seules deux villes sur ce qui est le territoire actuel du Japon ont été créées sur ce principe. La première est l’ancienne capitale impériale de Kyoto 京都 et la deuxième la ville royale de shuri 首里. Toutes les fontaines, bassins, jardins , portails, porches ou temples ont été créés et orientés en vertu de la force protectrice que dégagent les quatre animaux célestes d’orientation cardinale 四神/四象. La Tortue noire du nord  玄武 , L’oiseau vermillon du Sud 朱雀, Le tigre blanc de l’ouest 白虎,Le dragon azur de l’est 青龍.

Encore aujourd’hui certains maîtres de karaté font construire leur dōjō et leur domicile selon cet art ancestral de l’aménagement et de l’orientation.

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Fig. 0125- Les quatre animaux célestes 四神

Au royaume des Ryûkyû 琉球國, depuis des temps immémoriaux, règne sous une apparence d’uniformité une mosaïque de rivalités territoriales , la ville de Shuri ne fait pas exception à la règle. Les villages qui constituent l’agrégat de Shuri : Akata 赤田(アカタ)村 , Tonjyumui 鳥小堀(トゥンジュムイ)村 et Sachiyama 崎山(サチヤマ)村 formaient l’ ossature d’une de ces rivalités territoriales . Cette ossature était connue sous l’appellation de Sanka 三箇(さんか)traduction approximative : »  trois complets  » (三筒 ↔ 三台星 / 上台、中台、下台 → 天柱 ) . Les hommes nés à l’intérieur de ce périmètre étaient connus pour avoir un caractère bien trempé jumelé à une aisance oratoire; ils savaient s’imposer. C’est un facteur qui ne sera pas sans influence sur le développement de tel ou tel « style » de Té plus qu’un autre .

Vers la fin des années 1800 , Un pavillon, le Uchyayadoun 御茶屋御殿)— Construit entre 1677 et 1682 — servait de lieu d’entraînement aux arts martiaux , il était situé à Sachiyama 崎山(サチヤマ)村 , l’un des trois villages dit du “Sanka 三箇”  Les jeunes hommes originaires du Sanka 三箇 s’y entraînaient sous la direction de Matsumura Sokon 松村宗棍 . Ces hommes sont les futurs maîtres de karaté du siècle suivant. Le Uchyayadoun 御茶屋 n’était cependant pas un dōjō 道場 dans le sens du terme actuel mais plutôt, une sorte de centre culturel réservé aux nobles où diverses activités y étaient pratiquées. On peut citer les suivantes : la musique 音楽, le Jeu de go 囲碁, le Jeu du Shōgi 将棋 ou bien encore, l’art du thé 茶の湯

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Fig.0007 – Le Uchyayadoun 御茶屋/首里城を救った男・ニライ社・新日本教育図書より (cliquer sur la photo pour agrandir ↑)

il sera donc par principe, plus difficile à un élève issu d’un autre village de se faire accepter qu’un natif. De nos jours cette rivalité est plus ou moins présente selon les territoires communaux et est encore vivante dans les nombreuses variétés locales de dialectes et  sous-dialectes en une sorte de frontière linguistique identifiable par les intéressés. Bien évidement « difficile de se faire accepter » ne veut pas dire impossible surtout en ce qui concerne les  » temps modernes »  de l’histoire du karaté 19e, 20e siècle mais plus on remonte dans le temps et plus se facteur mérite d’être pris en compte. Cette étanchéité à un mérite, celui de la préservation d’un savoir au sein d’un groupe homogène. À une époque où l’enseignement était limité à un cercle de pratiquants qui se connaissaient de longue date pour ne pas dire depuis leur naissance et qui était pratiquement issu de la même famille pour les plus proche d’entres eux et du clan pour les plus lointains, le risque de divulgation des techniques restait fort limité . Il faut avoir habité Okinawa pour se rendre compte à tel point les relations familiales sont fortes et contraignantes par la pression constante qui en découle. C’est en quelque sorte une « dictature du cocon » Tout le monde connaît tout le monde et les cousins des cousins sont légions pour vous rappeler, au besoin, d’où vous venez. À Shuri, Cet esprit a du jouer aussi à un niveau supérieur , celui d’appartenir à une classe sociale privilégiée ; la noblesse de Shuri  首里士族.

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Fig.0130- Un noble en chaise à porteurs

Le lieu de naissance vous rappelait à vos obligations et celui du sang à vos devoirs. Ce qui donne à penser que dans les temps reculés, le courant du Shuri-té 首里手 devait , dans ce contexte et sous l’influence du milieu ci-dessus décrit , être représenté et composé de « styles » proches mais sensiblement différents selon le quartier-village d’où il était enseigné . Sur ces rivalités territoriales et sous territoriales, qui touchent l’ensemble de l’archipel des Ryûkyû 琉球諸島, se greffe un cloisonnement social et culturel non négligeable. Le style dit du shuri-té 首里手était dans la pratique exercée par la classe aristocratique de Shuri, le style dit du Naha-té par la communauté des fonctionnaires impériaux du quartier chinois de Naha-kumé et le style dit du Tomari-té par les petits nobles en poste dans les locaux et entrepôts officiels du port de Tomari.

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Fig.0267- Photo de gauche :jeunes femmes de la petite noblesse. et pour comparaison; Fig.0325  : deux paysannes. from /Diary of Mrs. R. Bull in Okinawa 1911 (?)

Ces facteurs territoriaux et sociaux imposeront une frontière invisible plus ou moins marquée entre les divers courants. Les historiens d’après guerre, partant d’un constat effectué dans les années 20 , classifieront , à tort ou à raison, les trois divers courants majeurs du karaté okinawaïen selon les critères territoriaux propres aux trois anciennes communes de : Shuri 首里, Naha 那覇 et Tomari泊.

À savoir: 
Le terme « Samouré  サムレー » est souvent employé dans les ouvrages de langue française et plus particulièrement de ceux traitants du karaté. Ce terme dérive du mot  » samouraï 侍  » mais avec une connotation différente.  Plus que de designer un guerrier; il désigne un « aristocrate  士族 ». Quand il s’agit d’un guerrier ou d’un combattant,  le terme « bushi 武士 » est employé.  Par exemple :  le surnom de Matsumura Sokōn 松村 宗棍  ,  était : Bushi Matsumura 武士松村.

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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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