Le karaté : le fil d’Ariane

L’histoire du karaté okinawaïen, telle que nous la connaissons actuellement, provient en grande partie de  la tradition orale. Les documents écrits mentionnant le karaté sont fort peu nombreux et souvent peu explicites.  De surcroît, ils ne remontent que rarement au delà du 18e siècle. Les raisons en sont les suivantes:

Dans les siècles reculés, les techniques de combats 武芸・武術; que ce soit le karaté ou autres; était tenues secrètes. elles ne sortaient de l’ombre que lors d’affrontements sanglants et armés. Les divulguer était tout simplement impensable.  Le cercle d’enseignement ne dépassait alors guère que celui du clan voire celui du lien familial.  Laisser des manuscrits ou des fiches détaillées concernant; tel point , tel détail de telle technique était jugé superflu et dangereux. Superflu car l’enseignement se faisait au contact ;  corps à corps. C’est le maître qui enseigne, pas l’écrit.  Dangereux car ces documents pouvaient être égarés ou volés.

Les rares écrits qui sont arrivés jusqu’à nous sont donc des exceptions qu’ils faut considérer comme telles. Ces documents sont  relativement récents et ils ont été souvent rédigés parce que la tradition risquait de se rompre.  C’est  d’ailleurs  quand un savoir se perd que les hommes ressentent le besoin de le coucher sur le papier. Phénomène qui est toujours d’actualité.  Il suffisait que , pour une cause ou une autre, quelques élèves avancés meurs ( violemment ou pas ) pour que la pérennité du style, de l’école soit mise en danger. Car si le  style était enseigné au niveau du clan  il va de soi que ceux qui possédaient la totalité technique, spirituel et dogmatique :le style dans sa totalité , n’étaient qu’une poignée. Les enseignements étaient distillés selon le niveau du combattant il fallait de nombreuses années de pratique, d’efforts et de volonté pour gravir les échelons jusqu’à la maîtrise; tous n’y arrivaient pas.  Maîtrise qui n’était pas comprise comme une fin de parcours mais comme une ligne de départ; celui du  début de l’oeuvre qui consistait à devenir un nouveaux maillon de la chaîne de transmission dont dépendait à travers les siècles, la survie du style en question . Pas un maître n’aurait voulu prendre sur lui le fait que ce magnifique et pesant héritage centenaire voire multi-centenaire, ne disparaisse  de son vivant. Le devoir de transmission était à la fois le rêve, l’apothéose et la hantise du pratiquant devenu maître.

À ce sujet; il faut rappeler que les arts et plus particulièrement les arts martiaux 武道, de part leur essence,  offrent à n’importe quel être humain une ligne de départ, mais à aucun, et quelques soit son niveau et le nombre des années de pratique, une ligne d’arrivée.

Les bases historiques:

Pour retracer l’histoire du karaté 空手 les historiens se sont  surtout basés sur son contexte historique , culturel et social, conservé  dans les archives et musées, okinawaïens, japonais et chinois.   Les archives okinawïennes  se réduisent  à peu de choses du fait des destructions de la seconde guerre mondiale.

Les historiens ont pris en compte la tradition orale mais uniquement quand elle pouvait être corroborée par des éléments  historiques; tel par exemple celui de l’influence du bouddhisme sur la technique et l’univers mental du karaté.

La narration :

Entre tradition orale et légende ancestrale:

La tradition établie l’origine du karaté en Inde. cette Inde ,charnière culturelle entre l’Asie et l’Europe, possède une civilisation qui remontrait, selon certains historiens à -2000 et –  5000 av. J.-C.  ( civilisation harappéenne)  L’Inde possède encore actuellement des techniques guerrières sortant du fond des âges. Combien ont survécu ?, combien ont disparu ?; on ne saurait le dire mais il est à noter que le Kalarippayattu കളരിപ്പയറ്റ് possède de nombreuses similitudes techniques avec le karaté actuel. ( À noter qu’il est composé de deux grands courants ; celui du Sud → Therkan  et celui du Nord →  Vadakkan).

C’est un petit moine bouddhiste tamoul ( peuple localisé dans le sud de l’inde)  qui aurait dit-on importé une « technique corporelle locale » et l’aurait développée en Chine dans le royaume du Cao Wei 曹魏 sous la dynastie : hypothèse 1→ Liu-Song 劉宋朝, (420–479)  ou sous la dynastie  : hypothèse 2 → Liang 梁朝 (502–557) date qui n’est pas clairement établie. Ce moine se nommait Bodhidharma  बोधिधर्म ・ 菩提达摩 ( Il est connu au Japon sous le non de  » Daruma 達磨 ») Non seulement il aurait importé une « technique corporelle » mais il serait également le fondateur du courant contemplatif du mahāyāna  dit Chan 禅 et plus connu dans le monde sous son appellation japonais de Zen 禅.

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Fig.0229 – Bodhidharma  ・बोधिधर्म ・ 菩提达摩 ・ 達磨

Bodhidharma resta plusieurs années dans le royaume du Cao Wei 曹魏 et plus précisément dans un lieu désormais  hautement réputé; le monastère  Shaolin 少林寺 du mont Song 嵩山  / 少室山  (province du Henan河南) .Pendant son séjour au  Shaolin  少林寺, il resta , selon la légende, en méditation pendant neuf ans devant un mur ( De là au Japon la représentation traditionnelle de Daruma 達磨 sous la forme d’une poupée en papier mâché, sans bras ni jambes).

À vrai dire il n’était pas le seul ni le premier moine indien à venir s’installer en Chine, ni d’ailleurs le premier au temple du  Shaolin 少林寺. Le temple avait  été construit en  hommage à un autre  moine indien  appelé « Batuo 跋陀 ». Moine qui de son vivant deviendra le premier patriarche ( An 477)  de ce lieu saint.

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Fig.231-Le temple du  Shaolin 少林寺・少林寺校拳

À l’époque de la venue de Bodhidharma, existait une route antique millénaire dénommée « la route de  la soie » , elle facilitait l’immense trafique commercial  entre, d’une part l’Inde et d’autre part, la Chine .  Cette route épique partait d’Antioche, en Syrie médiévale et reliait,  plusieurs milliers de kilomètres plus loin, Chang’an 西安 dans la province du Shaanxi 陕西 ( Chine) . Elle n’avait pas un tracé unique ; elle se dédoublait selon, la géographie , les places tournantes du commerce et les points d’ancrage religieux.

Il est à noter que parallèlement à la route de la soie existait une « route de la mer  » qui facilitait  la liaison par étapes maritimes entre le Moyen Orient et l’Extrême Orient. Quelques historiens font emprunter cette route maritime au Bodhidharma sur une bonne partie de son trajet qui le mène en Chine

Dire que le moine Bodhidharma alias Daruma 達磨 soit à l’origine du karaté ou d’un style de boxe chinoise 中国拳法 semble largement exagéré car la technique qui selon la tradition lui est due est ni plus ni moins, une gymnastique (Yijinjing  易筋經) permettant la détente physique après les longues et immobiles méditations (et sous réserve qu’il l’aurait importé de l’Inde d’où elle est originaire).

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Fig.0244-  Yijinjing  易筋經  en chinois et ekkinkyō 易筋経 en japonais – Traité de gymnastique et science de la « transformation des muscles et des tendons »

Le nom de Bodhidharma semble avoir  été rattaché, à contre coup et plusieurs siècles plus tard, à la technique de la boxe chinoise du shaolin et de là, par crescendo au karaté du fait de la  renommée qu’il avait atteint en tant que  personnage emblématique tout au cours de son action fondatrice concernant  l’école Chan (zen).

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Fig.0256- Listes des catégories de techniques du Shaolin 少林寺. Cliquer sur l’image pour agrandir.

Ici se situe un point important à signaler:  l’immense réputation de la boxe du  Shaolin 少林寺 est postérieure à l’époque oū à vécu Bodhidharma au monastère du  Shaolin 少林寺  . Bien longtemps avant que le temple du Shaolin 少林寺 ne soit connu pour sa technique martiale de combat à main nue , il était hautement  réputé pour sa technique de maniement du  bâton.  Et cela non seulement dans la province du Henan 河南 mais dans tout l’empire du milieu; ce qui dans ces temps hautement guerriers  n’est pas un mince exploit.

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Fig.0232- Art du bâton du Shaolin .少林寺根法. ( vous pouvez découvrir un ouvrage au complet et relatif à l’art du bâton du Shaolin dans la bibliothèque de fichiers pdf)

Il est inutile de préciser que les chinois n’avaient pas attendu l’arrivée des moines indiens pour développer des techniques aussi variées qu’efficaces connues en occident sous la terminologie de  » boxe chinoise 中国拳法 » ou bien encore,plus récemment dans l’histoire, sous celui de  » Kung fu 功夫 « (styles internes et externes)  ,  » wǔshù 武术 »  etc.

Cet ouvrage étant centré sur l’origine du karaté, je ne vais pas décrire ici toutes les innombrables styles de l’art du combat en vogue à cette époque dans l’empire du milieu.

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Fig.0254-  Peinture murale du temple du shaolin (détail)- 1828.

Bodhidharma symbole fédérateur d’un courant spirituel rattaché par tradition aux arts martiaux  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Bodhidharma le moine bouddhiste tamoul  reste le symbole fédérateur d’un courant qui se développera au cours des siècles et qui unira les techniques physiques aux techniques mentales, pour ne pas dire spirituelles, visant un but  beaucoup plus élevé que la victoire sur autrui.  Ce courant spirituel se verra largement galvaudé dans les époques postérieures , sanguinaires ,chaotiques et belliqueuses mais la petite flamme ne s’éteindra Jamais . Le bouddhisme veillera sur elle. Elle refera surface lentement pour s’imposer à une époque plus proche de nous. Actuellement son essence transcendante se retrouve dans le suffixe Do 道 des différentes arts et styles  martiaux  asiatiques et plus particulièrement japonais  (le suffixe « Do 道 » à proprement parler, ne provient pas du Bouddhisme mais du Taoïsme 道教 (comme l’indique son nom). Cette emprunt majeur du Bouddhisme effectué au détriment du Taoïsme   , lui permettra d’asseoir plus facilement sa domination pacifique.)

▣ — Aparté — Syncrétisme —
D’après l’enseignement que j’ai pu tirer de mes recherches, le Bouddhisme 仏教 et le Confucianisme 儒家 semblent avoir imprégné , beaucoup plus nettement et profondement la classe aristocratique du royaume des Ryûkyû que ne l’a été la classe populaire (Ce qui est assez logique pour le cas du Confucianisme 儒家) .  Par contre, pour les deux religions suivantes : le Taoïsme 道教 et le Shintoïste 神道 originel (culte Amamiku 祖神アマミク) , elles semblent représenter à elles deux, la majeure partie du socle religieux de cette dite classe populaire. Pour ce qui concerne le Taoïsme 道教 , il est intéressant de souligner qu’il est à l’origine d’un vaste fond de superstitions aux profondes ramifications.  Ramifications qui sont d’ailleurs encore bien vivantes à notre époque.  Quant à ce qui concerne le culte des ancêtres 祖霊信仰, culte toujours très actif au sein de la population okinawïenne, et bien, il semble être redevable de ce syncrétisme philosophique et religieux ( C’est une des nombreuses facettes de la culture dénommée, par les insulaires, la culture  » Chanpurū チャンプルー文化  » ↔  混ぜこぜにしたもの chère à Okinawa )
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Fig.0279- Gymnastique traditionnelle chinoise.气功 ( vous pouvez découvrir cet ouvrage au complet dans la bibliothèque de fichiers pdf  №3)

Des ports de l’empire du milieu au rivages du royaume des îles Ryūkyū.  

Les  premiers  échanges  chinois avec les Ryûkyû 琉球王国 se situent , (Seules les chroniques chinoises dans le Livre des Sui 隋書 en garde la trace) vers le 13e siècle et sont loin de ressembler à ceux des siècles suivants. Ils  sont même extrêmement violents. Le royaume, ayant semble-t-il, refusé la vassalité de son puissant voisin.  Celui-ci lance une expédition punitive à la hauteur de l’affront subi (1296) .  Une partie de l’île principale Okinawa (本島) est ravagée. Les Chinois laissent derrière eux, une terre brûlée , une population massacrée et plus de 130 prisonniers transformés en esclave.  Ils  seront  embarqués de force pour aller alimenter l’immense marché chinois.

Dans ces  siècles obscures, aucune trace de récit,  sur un éventuel art de combat spécifique au royaume des Ryûkyû n’est mentionné.  Le royaume  琉球王国 ne possédant pas d’écriture propre à sa langue,  se mettra à tenir des chroniques que beaucoup plus tard et en se servant de langues étrangères;  l’écriture phonétique dit  « kana » japonaise pour la poésie et le chinois 中国字 pour rédiger les textes officiels et diplomatiques.

Nous n’avons donc pas  d’indication susceptible de nous éclairer quant à l’origine de l’art de « la main »   originaire d’Okinawa le « té (ti) » 手・ティー .  Ce té, a-t-il été une création due à l’esprit empirique des Ryûkyûïens ou a-t-il été, somme tout, un avatar exotique de la boxe chinoise. Voire un agrégat de l’un et de l’autre ? Aucune preuve ne l’affirme ou ne l’infirme. On pourrait se rabattre sur l’imagination et se lancer dans des conjonctions mais on va éviter de le faire par honnêteté intellectuelle.

Sept siècles plus loin:

Il faut attendre le 14e siècle pour confirmer l’influence de la boxe chinoise sur le tronc ancestral du » té 手  » et cela grâce à la voie de pénétration diplomatique  et commerciale chino-ryûkûïenne. Cette influence ira en grandissante ;  à partir de cette époque ,différentes appellations seront attribuées à cet art martial okinawaïen dont une explicite à connotation chinoise: le todé  » la main chinoise 唐手 » . Les échanges commerciaux se développant avec d’autres pays lointains, les Ryûkyûïens auront de multiples occasions de prendre connaissance des techniques de combat en usage en Asie. Que des éléments en aient été incorporés, ne relève pas du domaine de l’impossible. Une influence des  îles  Yap situées dans les États fédérés de Micronésie, et concernant la technique du bâton a même été démontrée par les historiens ( voir le chapitre sur l’art du bâton )

C’est au cours de la période comprise entre le 15e et le 16e siècle qu’un   » facteur  incontournable « , toujours selon les historiens , fixe leur  attention.  Il s’agit de la   « première interdiction  des armes » dont est sujet le royaume . Elle se situe sous le règne du souverain des lieux; le roi Shō Shinō  尚 真王  1465-1527  Qui régna de 1477 à 1527 . la date exacte de l’édit relatif à l’interdiction est inconnue, nous savons juste qu’il a été rédigé au cours des 50 ans qu’ont duré son règne (1477- 1527) . Lire le chapitre consacré à ce sujet.

17e siècle le poids du clan Japonais de Satsuma et l’éveil de la conscience des insulaires. 

Quelques soit l’influence ou les influences de la boxe chinoise, sur ce qui deviendra le karaté; il faut se rendre à l’évidence; Le karaté n’est pas de la boxe chinoise. Et cela  n’importe quel débutant  peut s’en rendre compte.  De la conception à l’exécution, l’originalité propre au karaté saute aux yeux, même les Chinois pratiquants de boxe chinoise le confirment. Il est possible qu’une autre influence, celle exercée par l’attraction des arts martiaux japonais ait agi comme un agent stabilisateur donnant ainsi lieu à une création originale au sein de l’entité culturelle ryûkyûïenne.  Entité culturelle ryûkyûïenne sensiblement différente de la chinoise et de la japonaise.

C’est en 1609 que surgit avec l’invasion japonaise du clan de Satsuma 薩摩藩 . Un autre » facteur majeur et incontournable » concernant le développement  du karaté et cité comme tel par les historiens.  Il s’agit de la   « deuxième interdiction  des armes »   cette  » interdiction » a été proclamée sous l’occupation du clan japonais de Satsuma 薩摩藩. Le clan a envahi le royaume en 1609. L’occupation effective 琉球征伐 durera de 1609 à 1879.  Le décret du clan de Satsuma plus ou moins relatif à l’interdiction des armes est daté de l’année 1613 et il sera suivi de deux autres décrets, respectivement datés des années 1638 et 1639.  Lire le chapitre consacré à ce sujet.

Parallèlement ,d’autres facteurs plus ou moins directes ou plus ou moins indirectes et discrets sont reconnus comme ayant eu, ou ayant pu avoir une  influence sur le développement du karaté 空手et du kobudō古武道. Parmi ces facteurs nous pouvons citer celui du piratage qui est loin d’être négligeable, ou bien encore celui de la pénurie de métal ferreux dont était l’objet, pendants plusieurs siècles durant, l’archipel des Ryûkyû.

Le 20e siècle et la la naissance du karaté (dit) moderne

Il faut attendre l’avènement du 20e siècle pour que karaté se structure et se développe sous cette appellation. Il se développe d’abord au niveau du Japon puis ensuite à l’échelle mondiale.

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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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