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Repères chronologiques et phases succinctes d’évolution historique.

1 ■ L’incubation : 1872 / 1879 et le grand tournant :  1886 / 1889  
La première reforme de l’éducation de la nouvelle préfecture d’Okinawa,  date de 1879 et elle est limitée aux alors peu nombreux établissements scolaires en service. Cela  provient du fait, qu’avant cette date butoir, seule une partie des privilégiés nobles pouvaient prétendre à un enseignement de qualité.  Pendant l’ère Édo, Il n’y a jamais eu dans l’ancien royaume des Ryûkyû un enseignement populaire accessible aux roturiers tel celui que l’on pouvait  trouver au Japon et dispensé dans les temples bouddhiques par quelques bonzes ou autres lettrés. Ces lieux d’enseignements étaient connus sous le nom de « Térakoya 寺子屋 »


Dans la phase de pré-développement, il a fallu trouver des lieux disponibles, voire dans la plupart des cas les construire.   Les premiers bâtiments sont bâtis selon les plans  architecturaux et le schéma d’une classe à l’américaine, puis il a fallu développer une filière logistique pour fournir les manuels et autres fournitures scolaires voire beaucoup plus tard les premiers uniformes.

Cette phase d’incubation était bien évidement soumise à des contraintes budgétaires dépendantes de la stabilité économique du pays.  Elle a été difficile à mettre en place car avant de créer des établissements scolaires destinés à l’éducation des enfants du primaire; il a fallu en créer pour accueillir et former les enseignants locaux, dans des établissements construits et aménagés à cet effet. Établissements dénommées : « Shihan Gakō »- école de formation d’enseignants (École normale) / 師範学校.   À l’époque et par souci d’économie et d’ergonomie ces structures ont souvent été accolées entre elles.  L’une (Les classes du primaire et du secondaire) servant d’atelier de formation professionnelle à l’autre. (明治時代中頃からの国の教育行政上の重大関心事は、小学校教育、中学校教育、および師範教育であった。) L’enseignement était dispensé en japonais courant ,cela aura pour effet immédiat d’apporter des difficultés supplémentaires (et pas des moindres). Ces écoles étaient subventionnées mais n’étaient pas gratuites.  Exceptée pour la catégorie des élèves enseignants dont les études étaient prises en charge, à condition qu’ils s’engagent à rester enseigner dans le système éducatif local une fois le diplôme obtenu.
Ces établissements étaient totalement soumis aux lignes directrices et à la structure organisationnelle du nouveau système éducatif japonais.  En 1876 on comptera  95 établissements de ce genre implantés sur l’ensemble du territoire japonais.  Ce nouveau système éducatif japonais était entièrement calqué sur celui  de l’héritage occidental , ou pour être plus précis,  tributaire de deux de ses vecteurs, dont les autorités gouvernementales japonaises auront souvent beaucoup de mal à définir les limites respectives… Le premier de ces vecteurs est l’éducation scolaire,  le deuxième, est l’éducation militaire.
Le premier empreint d’un certain libéralisme se verra assez rapidement mis sur la touche, du fait de cette notion abstraite et déstabilisante (pour les Japonais d’alors) et en porte à faux avec le second qui était lui,  logiquement plus enclin à pencher du coté de l’autoritarisme étatique.  Autoritarisme étatique qui se voulait au service de  «  l’expression de l’âme japonaise »  le  » Yamato-damashii 大和魂 »

Selon les factions rivales en service au gouvernement on assistera à des fluctuations au bénéfice de l’une ou de l’autre des deux parties mais dès le début de la décennie 90 (1890)  et du fait d’un renouveau nationaliste, la balance finira par pencher du coté de l’éducation militaire. Le renouveau nationaliste étant la réponse que les japonais avaient trouvé face au sentiment d’humiliation subit lors de l’ouverture forcée du pays et par le complexe d’infériorité qui en découlait du fait de l’excellence scientifique, technologique (civile & militaire) et économique de l’Occident.

2 ■ Modélisation de l’éducation.
L’éducation militaire occidentale toute rationnelle et cartésienne qu’elle était ne pouvait que dériver assez rapidement vers une éducation militaire ; que je pourrais qualifier  d' »occidentaliste »  c’est à dire,  à la sauce japonaise : parsemée de préceptes du bushidô 武士道,   empreinte de morale confucéenne , agrémentée de sobriété shinto 神道 au service du culte de sa majestés le vénérable Empereur du Japon.    Empereur du Japon,  qui n’en demandait certainement pas tant et dont on avait oublié , semble-t-il, et par habitude,  de demander l’avis…  Quoi qu’il en pu être, ce « mélange explosif  » ; terme le plus approprié, étant donné la tournure qu’allait prendre les événements , leur offrira,  sur le court terme des résultats remarquables avant d’engranger ,sur le long terme, des catastrophes indicibles. Catastrophes indicibles dont Okinawa fera parallèlement les frais.

Fig:0779- Entre éducation scolaire et éducation militaire. Japon début du 20 e siècle.

3 ■ Survol du contexte culturel, social et politique intra et extra insulaire
C’est dans ce contexte en ébullition que l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 se développe.   Fondée  le 4 avril 1879, elle  déménage dans plusieurs sites successifs, avant de se fixer durablement au pied du château de Shuri en  janvier 1886 (首里当蔵3番/龍潭池畔 ・明治19年)  1886 est une année pivot.  Le nouveau ministre de l’éducation : Mori Arinori 森有礼 (1847 -1889) entre en fonction et se prépare à réformer d’une manière radicale le pourtant récent système d’éducation japonais.   Celui-ci passe désormais à six ans d’école obligatoire et devient mixte. Dans la foulée sont crées des lycées en vu de la formation d’une élite locale.  (明治 19(1886) 「教育令」にかわって「小学校令」・「中学校令」が整備された) ©Christian Faurillon
Ce mouvement ne se limite pas à Okinawa, loin de là. Ces lycées implantés sur toute l’étendue de l’empire ,  forment  un puissant outil au service de l’empereur et de la nation.     Mori 森有 est un ancien noble né dans le puissant clan de Satusma 薩摩藩士  ,il a eu la possibilité et le privilège de pouvoir étudier les langues et les sciences occidentales dans l’école du clan (hanko 藩校)  puis par la suite de faire des études en Angleterre, en  Russie et en Amérique.  Lors de son séjour dans cette dernière il subira , comme de nombreux de ses compatriotes, l’influence de l’exubérant prédicateur anglo-américain : Thomas Lake Harris (1823-1906).   Mori Arinori 森有礼 était un homme imbu de culture occidentale, il ne jurait que par elle,  un peu trop d’ailleurs car trois ans plus tard, il finira assassiné par un ultra nationaliste qui lui était en osmose parfaite avec le renouveau nationaliste nippon qui allait alors en s’intensifiant.
Quand en 1879, le système éducatif a été mis en application dans la préfecture , il ne l’a pas été par les insulaires mais par les acteurs préfectoraux nommés par les instances gouvernementales du grand Japon 日本帝国 . La grande majorité de ces hommes n’étaient pas des Okinawaïens mais des Japonais envoyés par le gouvernement Japonais.  À ce sujet, il est intéressant de souligner qu’une partie de cette élite était originaire de Satsuma, du clan de Satsuma 薩摩藩,  comme quoi, les traditions ont la vie dure et les susceptibilités aussi… Quand la reforme Mori 森a été appliquée en 1886 elle l’a été par une élite japonaise. Il faudra attendre encore 66 ans… et 1945 pour voir enfin accéder un Okinawïen au poste de gouverneur (préfet) …  Les insulaires étaient et restaient cantonnés dans les rôles subalternes.  La plupart des fonctionnaires de deuxième ou troisième catégorie étaient formées d’anciens nobles des Ryûkyû, qui n’avaient pas pu trouver d’autre débouchés pour se reconvertir.  Ayant souvent une famille à charge , ils devaient faire profil bas malgré les nombreuses humiliations subites. Humiliations provenant de leurs supérieurs hiérarchiques japonais .Le statut de préfecture qui avait été alloué à l’ancien royaume, n’étant que de façade.  Les Japonais se réservaient la maîtrise des rouages de l’activité politique et économique insulaire. considérant l’archipel comme une colonie au service de leur nation.  karatehistorique.wordpress.com

— À noter que le directeur de l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 en 1894  était bien évidement… un japonais répondant au nom de Kodama Kihachi 児玉喜八et qui se verra limogé du fait de sa mauvaise gestion.  Celle-ci ayant entraîné parmi les élèves enseignants , une gréve d’une durée six mois. Il va s’en dire que les meneurs étudiants seront également renvoyés de l’école pour insubordination.

-Fig.290- L’école de formation d’enseignants scolaires Shihan Gakō 沖縄師範学校 (École normale) fondée en 1879 et détruite en 1945 pendant la bataille d’Okinawa. Le bâtiment en 1907. Au bord de l’étang Ryūtan 龍潭池畔, sous l’enceinte du château de Shuri 首里当蔵3番地.

4 ■ Les prémices d’un renouvellement : de peu de droits à beaucoup de devoirs.
C’est dans se contexte rigide des années 1879- 1885 que  Itosu 糸洲 fait sont entrée sur scène
Quand 26 ans après la mise en place du système éducatif insulaire , Itosu Ankō 糸洲安恒 s ‘est mis à enseigner le todé/karaté  (1905 ? plus probablement avant : 1900,1901 ?)  dans le cadre de l’éducation scolaire locale, cette dernière était depuis longtemps et entièrement sous la coupe des japonais. Cela signifie , de facto, que lorsqu’il a entrepris cette démarche pédagogique, cette dernière se devait d’être en totale conformité avec la stricte ligne pédagogie imposé par le Japon 大和 化 (même si Yamagata Aritomo 山縣有朋 (1838-1922) en visite officielle à Okinawa en 1886, demande à ce qu’une certaine souplesse soit appliquée pour cause d’ incompatibilité culturelle…) .   Itosu 糸洲 ne pouvait qu’être conscient de cet état de choses, et cela, certainement une bonne décennie , si ce n’est deux,  avant sa participation directe au système (1905 ( 1900,1901 ? voir aide mémoire chronologique ci-dessous ↓)  et de la rédaction (1908)  des  » 10 préceptes du todé — Todé Jukun 唐手心得十ヶ条 —  » qui la formalise. Si cela n’avait pas été le cas, on se demande bien comment il aurait pu faire pour pouvoir arriver à s’insérer dans le dit système éducatif ? Il était parfaitement au courant notamment du fait qu’il avait été pendant six ans (1879-1885)  un fonctionnaire. Même si sa position en tant que fonctionnaire semble avoir été fort modeste, il était suffisamment assez bien bien placé pour connaitre les grandes lignes de l’orientation du gouvernement japonais (et de l’armée impériale 大日本帝国陸軍) et de sa finalité qui était de faire de ce peuple okinawaïen 琉球人, indolent et rétif à la conscience national , un serviteur fidèle prêt à se sacrifier au service du grand empire japonais et son empereur de divine lignée . 

Comme nous l’avons vu dans l’article de sa succincte biographie,  suite à la reconversion forcée du royaume en préfecture en 1879 琉球処分 Ankō Itosu 糸洲安恒 est devenu (dit-on) un fonctionnaire (modeste)  en poste à la préfecture. Il en démissionnera à l’age de 54 ans (1885).   On perd alors sa trace pendant 20 ans. Deux décennies de flou quasi total…(c’est long)  pour enfin le retrouver en  1905 ( 1900, 1901 ?) ,  à l’age 74 ans et d’une manière qui semble pour le moins informelle (?).. et dans un lieu qui est alors à la pointe du système éducatif insulaire : l’ école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 »  il ne pouvait certainement  pas le faire dans le cadre de fonctionnaire car il était beaucoup trop âgé pour pouvoir être employé au sein de l’administration préfectorale (?) Donc de fait de l’obscurité qui entours de son parcours, personne ne peut vraiment affirmer avec précision  en qualité de quoi  (conseiller?)  ni même en quelle année précise il a :
1) élaborée sa pédagogie basée en grande partie sur l’enseignement d’une palette de katas qu’il a personnellement modifiés,
3) en quel endroit précis a été effectuée cette élaboration,
2)  et quand effectivement il a commencé à l’appliquer.
Selon les quelques maigres sources orales le concernant, il semble avoir enseigné le todé/karaté qu’assez tardivement et dans une période située approximativement au début des années 1880 (?) cet enseignement étant donné, d’une part directement à son domicile dont le lieu précis semble inconnu (Shuri ?) et d’autre part, en se rendant à la la demeure d’anciennes familles nobles demeurant à Shuri 首里.  Parallèlement Il aurait également enseigné dans deux établissements scolaires sans que nous sachions à quel titre et pour quelle durée; je les donne pour information : 1) École élémentaire de Naha → Naha Jinjô shôggakô 那覇尋常小学校 et  2) Lycée préfectoral de premier cycle → Okinawa Shiôgaku Kôtô Gakkô 沖縄尚学高等学校 .  il est nécessaire de préciser que les articles et les témoignages le citant implicitement sont fort peu nombreux.  Son nom et son action restent largement méconnues de la population insulaire, mis à part , bien évidement, de ceux qui s’intéressent à l’histoire du karaté.  Le nom d’ Itosu 糸洲 ne figure quasiment jamais dans les livres de vulgarisation dédiés aux personnages historiques insulaires alors même que l’on trouve assez souvent ceux de ses élèves comme Funkoshi , Yabu, etc…  Devons nous donc prendre cela comme un indicateur reflétant à la fois, le poids et le rôle qu’il a exercé au sein de l’éducation insulaire ?.  De fait, en prenant en compte tout ce que nous avons pu découvrir au cours de cet article, on peut en déduire sans beaucoup se tromper que la contribution d’ Itosu Ankō 糸洲安恒 ne pouvait être  , dans un  encadrement social et politique d’une telle rigidité, que relativement modeste. aratehistorique.wordpress.com

Okinawa – les premières représentations locales du todé/karaté au sein du système éducatif :
—- Aide mémoire chronologique :
1900/1902 – demande d’autorisation officielle (année exacte, inconnue; entre 1900 et 1902) pour l’incorporation du todé/karaté au sein des cours d’éducation physique dispensés à l’École Normale « Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 » (Shuri) – Demande effectuée par Ogawa Shintarô 小川鋠太郎 Inspecteur général de l’éducation nationale文部省 en poste à Okinawa.
1904 (juillet) – 第1回宮古青年会にて撃剣・空手会 première exhibition d’escrime (sabre en bois et en bambou /lamelles) et de todé/karaté par l’association de la jeunesse de l’île de Miyako.
1905 – 師範学校空手採用 adoption officielle du todé/karaté au sein de l’Ecole Normale « Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 » (Shuri)
1905 (mars) – 北条侍従歓迎運動会にて薙刀と空手披露. exhibition de todé/karaté et naginata pour une célébration en l’honneur du vicomte Hôjyô Ujiyuki 北条侍従 (1845-1919)  © karatehistorique.wordpress.com -C. Faurillon
1906 (juillet) – 第2回宮古青年会にて撃剣・空手会 deuxième exhibition d’escrime  (sabre en bois et en bambou) et de todé/karaté par l’association de la jeunesse de l’île de Miyako
1907 (juillet) – 第3回宮古青年会にて撃剣・空手・柔道・テニス会 troisième exhibition d’escrime  (sabre en bois et en bambou /lamelles) , de todé/karaté, de judô et de tennis par l’association de la jeunesse de l’île de Miyako
1907 (26 octobre) 鳥尻郡青年会縫会後 空手、柔術、撃剣、角力 、徒歩競走余興 exhibition locale de todé/karaté, de jujitsu, d’escrime(sabre en bois et en bambou /lamelles), de sumo et de course a pied organisée par l’association de la jeunesse du district de Shimajiri
1907 (décembre) – 商業父兄空手道撃剣披露 exhibition d’escrime (sabre en bois et en bambou) et de todé/karaté en l’honneur de l’activité économique et des parents
1908 (février) – 師範学校空手奨励会 réunion (exhibition ) d’encouragement pour le développement du todé/karaté de ‘Ecole Normale « Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 » (Shuri)
1908 (septembre) – réunion (2e exhibition ) d’encouragement pour le développement du todé/karaté, de ‘Ecole Normal « Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 » (Shuri)
1908 (octobre) – rédaction des Les 10 préceptes du todé — Todé Jukun 唐手心得十ヶ条 — par Itosu Ankō 糸洲 安恒 – Missive principalement adressée aux autorités militaires 軍人社会 (« à la société militaire japonaises » selon ses termes)
1909 (juin) – 師範学校創立29回記念柔道空手奨励会 exhibition de Judô et de todé/karaté pour le 29e anniversaire de la fondation de l’ Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校
1909 (août) – 越来・首里青年会空手棒術撃剣柔道披露 exhibition de todé/karaté, escrime (sabre en bois et en bambou /lamelles), bôjutsu et judô par les associations de jeunesse de Goéku et Shuri
1909 (18 août) 越来村青年会総会終了後空手、銃剣術、撃 剣、角力余興 exhibition de jukenjutsu 銃剣術 (l’art de la baïonnette , Gekken 撃剣 sabre (bois et bambou) et de sumô par l’associations de la jeunesse de Goéku (possible doublon avec l’exhibition citée au dessus ?) ©Christian Faurillon
1909 (5 septembre) 大里青年会総会終了後演説・空手、角力の余興 exhibition de todé/karaté et de sumô par l’association de la jeunesse du district de Ōzato
1909 (décembre) -水産学校撃剣空手大会 exhibition de todé/karaté et d’ escrime (sabre en bois et en bambou /lamelles)  par les élèves du lycée maritime d’Itoman
1910 – 運動会 présentation d’un kata pin-an 平安 par des élèves du collège de Shuri (exhibition de 7 minutes) lors du undôkaï ( fête sportive annuelle)
1910 – 師範学校旅行団講道館にて空手披露 exhibition de todé/karaté en l’honneur d’une délégation de judôkas du kôdôkan (Tokyo) en visite occasionnelle à Okinawa.  
1911 (janvier) 師範学校空手大会 exhibition- démonstration de todé/karaté de l’École Normale « Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 » (Shuri)
1911 (mars) 師範学校空手と庭球に卒業生の級位を制定 constitution de degrés de progression technique au sein du todé/karaté et du tennis à l’occasion des examens de fin d’étude.
1911 (9 juin) 真和志青年会発会式に空手等の余興 exhibition de todé/karaté par l’association de la jeunesse de Mawashi.
1911 (10 août ) 鳥尻郡青年会の学生団発会式に空手、撃剣、柔道、徒歩競走の余興 exhibition de todé/karaté, d’escrime (sabre en bois et en bambou /lamelles) , de judô et de course à pied par l’association de la jeunesse du district de Shimajiri.
1912 (février) 中城湾停泊中の第一艦隊にて空手指導 démonstration de todé/karaté devant des officiers de la première flotte impériale japonaise en escale au port de Nakagusuku ——

5 ■ L’application :
Le contexte décrit plus haut, donne à penser qu’il a dû mettre en application cette pédagogie basée sur l’enseignement des kata(s) de base, probablement vers la fin des années 90 et le début des années 1900  (1885-1905) du moins comme étant une fourchette de temps envisageable concernant la mise au point de « sa » technique pédagogique. Ce qui suppose qu’il l’a élaboré dans un lieux différent de l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 mais certainement dans le but précis de pouvoir l’appliquer au sein même de la dite école.  Car avant de pouvoir l’enseigner en ce lieu prestigieux, il a  fallu qu’il en démontre de facto, 1) les techniques et 2) le bien fondé,  et cela devant un panel de responsables locaux, qui a ne pas en douter, n’ont pas dû prendre la chose à la légère.  De ce fait, cette contribution ne pouvait  que s’inscrire dans le cadre et la ligne évolutive qu’avaient subi (au Japon)  , bien avant elle, le Kendô 剣道 / 撃剣 (1878;  pas encore connu sous ce nom ) et surtout le Judô 柔道 ( 1882).  le Kendô 剣道 et le Judô 柔道 et qui eux mêmes s’inséraient étroitement dans les lignes réglementées par le système éducatif japonais. La pédagogie en usage dans ces deux arts martiaux s’inspirait en grande partie de la pédagogie occidentale et en ont de ce fait, subi une importante influence et cela dès leur élaboration respectifs,  même si par la suite un vernis ultra nationaliste permettra d’en atténuer non pas l’influence : la méthodologie étant excellente;  mais seulement d’en effacer les traces trop visibles de part son « ‘impertinente origine  » ; impertinente origine qui infligeait une blessure bien trop profonde à l’amour propre japonais pour que ce dernier puisse si facilement l’ignorer et encore moins l’oublier.

Une fois l’autorisation obtenue, il a pu alors passer à l’application effective  (1900 ,1901 ?) de sa discipline éducative et dans le cadre de l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校  Dans les premiers temps il a formé des élèves enseignants puis  il a semble t-il assez vite  passé le flambeau aux meilleurs d’entre eux  : Hanashiro  花城 Yabu 屋部 , Tokuda 徳田安文 , Makiya 真喜屋某 ,etc  et cela au cours des années allant de (1908 -1912)  (?) Ces derniers appliquerons directement sa pédagogie aux élèves des écoles primaire et secondaire situées au même endroit.

Hanashiro (Hanagusuku )  Chōmo 長茂花城 Yabu Kentsu 屋部憲通 avaient tous les deux reçus une éducation militaire  japonaise (陸軍教導団⇒陸軍教導団 ⇒ de 1890 à 1892 ⇒  camp militaire d’Ichikawa 市川市 ( Higashi Katsushika Kun 東葛飾郡 département de Chiba 千葉県東葛飾郡の国府台)  et avaient participé à des conflits armés (au moins un) , avant de devenir des instructeurs de l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 qu’ils avaient, plus jeunes, fréquenté en tant qu’étudiants.  Cependant, leur rôle n’est pas bien défini  ? Se sont-ils contentés de suivre la pédagogie de leur maître  Itosu Ankō 糸洲 安恒  ?  L’ont-ils influencé du fait qu’ils avaient fréquenté une école militaire japonaise ? Leurs rapports avec Itosu 糸洲 remontaient beaucoup plus loin que l’ années 1905.  Pour le cas d’ Hanashiro (Hanagusuku )  Chōmo 長茂花城,  elles remonteraient aux années 1878/1879. Pour  ce qui concerne Yabu Kentsu 屋部憲通 aux années 1895/1896.  Donc longtemps avant qu’Itosu 糸洲  n’enseigne à l’école Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 (du moins si les dates avancées sont exactes)

Le fait d’avoir fréquentés et combattus au sein de l’armée impériale leur apportait un certain crédit auprès des autorités japonaises. Ils s’étaient montrés digne d’appartenir à l’empire et d’être prêt à se sacrifier pour l’Empereur . Qualité indispensable pour obtenir la confiance des autorités japonaises 「愛 国心」  ; d’autant plus qu’ils formaient un cas rare pour l’époque et le lieu. De ce fait ils furent érigés en exemple.  En 1895 Yabu Kentsu 屋部憲通  (rappelons le,  instructeur militaire et instructeur de gymnastique militaire 軍事並びに体育教官 au sein de l’Okinawa ken Shihan Gakō 沖縄県師範学校 ) bien que d’un grade subalterne (Lieutenant) , bénéficiera d’un prestige immense auprès de la population insulaire;  il est vrai que ce prestige était largement alimenté par les articles des journalistes locaux entièrement soumis aux autorités nippones…  Pour nous éclairer, plus amplement sur le fonctionnement de ces hommes,  il nous reste un texte élaboré  par Hanashiro Chōmo 長茂花城, Discours qu’il aurait tenu à l’occasion de l’oraison funèbre (1937) de Yabu  屋部  son frère d’arme.  —-
Le texte est le suivant  :   「沖縄は特別の制度をしかれ、植民地扱いをされていたが、我ら同志率先して教導団に入り、日清戦争では奮戦力闘した。これより日本人としての資質を疑問視されていた沖縄県人も認められるようになり、1898年に徴兵令実施され、他府県と同等の地位につくことができた。1920年には沖縄の特別制度撤廃され、自治をえることになったが、これは我らのように軍隊で活躍した人々の働きによるものであろう」-ξ  ☒ « Inséré dans un système spécial (discriminatoire) de colonisation; NOUS  frères d’armes,   avons (seuls) le mérite d’avoir pris l’initiative en nos noms, d’avoir étudié dans une école militaire (japonaise) , d’en être sortis diplômés; puis d’avoir combattu bravement lors du conflit sino-japonais;  De sorte que NOUS,  dont les qualités étaient alors mises en questions en tant que citoyens japonais,  avons été reconnus à notre juste valeur de citoyens préfectoraux (d’Okinawa) ; par le biais de la conscription de 1898 qui nous permettait de nous élever au niveau des autres préfectures (japonaises) et ainsi de pouvoir ,dès 1920,  sortir du système discriminatoire où nous étions tenus enfermés.  Tout ce qui a été réalisé, tout cela, NOUS ( frères d’armes et citoyens préfectoraux ), nous le devons à des hommes de notre nature , ayant comme NOUS valeureusement combattu dans l’armée (impériale) »  …☒   traduction : C. Faurillon      Cette envolée lyrique nous permet d’entrevoir avec plus de netteté le mode de pensée partagée par ces deux grands disciples d’  Itosu 糸洲  … mais nullement partagée par la majorité des insulaires…   Ce qui ne veut évidement pas dire non plus que lui même la partageait mais, au minimum , il semble l’avoir fort bien comprise et admise comme telle. D’ailleurs et à preuve du contraire,  il leur a toujours fait entièrement confiance.  karatehistorique.wordpress.com

— À noter également pour souligner, si besoin est, le climat qui régnait en ces années dans la sphère du système éducatif insulaire;  que dès l’année 1896 les élèves enseignants ayant obtenu leur diplôme pour devenir maître d’école étaient astreints à six semaines d’instruction militaire.

Fig:0784 –  Jukendō / le jukenjutsu 銃剣術 (l’art de la baïonnette) 銃剣道  / Japon début du 20 e siècle.

Fig:0778 – Exercices de gymnastique militaire sous l’œil d’un sous officier  – Japon début du 20 e siècle.

 

6 ■  Entre ombre et lumière.
Sans avoir le besoin de vouloir minimiser l’action d’ Itosu Ankō 糸洲 安恒 au niveau de la phase d’émergence du todé/karaté de cette époque ,  on se pose la question de savoir : si, dans le cas où il aurait pu effectuer seul cette structuration technique et sans soutien étatique, comment aurait-il pu la faire appliquer avec autant de facilités ? car si cette pédagogie s’était trouvée en porte à faux avec le système éducatif en vigueur à cette époque,  il n’aurait tout simplement jamais eu la possibilité de pouvoir l’expérimenter dans la prestigieuse école d’Okinawa ken Shihan Gakō.  Cette dernière se voulant  le reflet insulaire de l’éducation dispensée au japon, et construite à cet effet.

Il est difficile de savoir quelles sont les personnalités qu’il a consulté pour obtenir l’indispensable  feu vert , ni qui était derrière lui pour « l’accompagner » dans sa démarche?  mais on peut avancer sans se tromper que ce ou ses personnages ne pouvaient être que des japonais pur jus.  On peut éventuellement essayer d’en citer quelques uns, qui de part leur position voire qui par le biais de leurs subordonnés directs (dont nous ne possédons pas toujours les noms) auraient pu éventuellement jouer ce rôle mais sans que l’on en sache ni la portée ni l’étendue :

→ Yamagata Aritomo 山縣有朋  (1838-1922) ministre de la guerre (1873), ministre de l’intérieur du gouvernement Mori Arinori 森有礼  En 1868, il effectue un voyage d’étude en Europe pour étudier les armées , l’armement et les techniques , il sera très impressionné par le modèle prussien —  Premier ministre du Japon (1898 – 1900) en visite officielle à Okinawa en 1886 . il est l’instigateur du système de conscription militaire à Okinawa dont le projet date de 1885  et l’application de 1898. – Commandant de l’état-major général de l’Armée (1874-1876) , (1878-1882),  (1884-1885) en visite officielle à Okinawa en 1887.
→ Itô Hirobumi 伊藤博文 (1841- 1909)  Anglophile, il  fait une partie de ses études en Angleterre — quatre fois Premier ministre du Japon   (1885 -1888), (1892 -1896)  , (1898) ,  (1900 – 1901)   Itō 伊藤, était sur le sol du Japon (1886-1889)  en relations étroites (de 1886 à 1890) avec le français Louis-Émile Bertin (1840-1924), le fondateur de la marine militaire moderne Japonaise.
→ Okubo Haruno 大久保春野  (1846-1915) francophone, directeur de l’école d’infanterie Toyama 陸軍戸山学校 1890, commandant de 6e division d’infanterie 第6師団 en poste du 5 mai 1902 au 6 juillet 1906 ayant sous ses ordres le 13 e Régiment d’Infanterie de kumamoto 歩兵第十三聯隊・熊本 dont deux sections sont stationnées à  Okinawa / Shuri.
→  Kinashi Seïichirô 木梨精一郎 (1845-1910)  lieutenant colonel de l’armée de terre 陸軍歩兵中佐  secrétaire au ministère des armées  (1872)
Gouverneur 沖縄県令心得 d’Okinawa de mars à mai 1879.
→  Nabeshima Naosyoshi 鍋島直彬  (1844-1915)  Gouverneur d’Okinawa 沖縄県令 de 1879 à 1880 . À sa nomination, il est arrivé avec une trentaine de ses subordonnés, aux manières brutales, qui se feront très vite détester des insulaires en fonction dans l’administration locale.
→  Uesugi Mochinori 上杉茂憲 (1844-1919) À fait une partie de ses études en Angleterre gouverneur d’Okinawa 沖縄県令 de 1881 à 1883
→ Fukuhara  Ninoru 福原 実 (1844-1900)  Lieutenant colonel de l’armée de terre 陸軍歩兵中佐,  gouverneur d’Okinawa de 1867 à 1888
→ Maruoka Kanji 丸岡莞爾  (1836-1898) Gouverneur d’Okinawa de 1888 à 1892  ©
→  Hibi Shigeru日比 重明 (1848- 1926)    Gouverneur d’Okinawa de 1908 à 1913
→ Ogawa Shintarô 小川鋠太郎 natif de la Préfecture de Gifu 岐阜県- Diplômé de l’école normale Tokyo Shihan Gakō 東京師範学校小学師範学科 juillet 1880. Directeur de l’Okinawa Shihan Gakō 沖縄師範学校 de 1897 à 1899. Inspecteur général de l’éducation nationale 文部省 pour la région académique d’Okinawa 視学官 Okinawa ken Shingakuka, 3 ème chef de service 第三課長 de 1900 à 1902.
→ Kaïtsuka Toyozou 貝塚豊蔵 (Yamanaka Mitsuyasu 山中光保 ?)  commandant des forces de sécurité 警備隊司令官陸軍 / 6e Division 第6師管第11旅管 11 Régiment d’Infanterie Kumamoto (Lieutenant Colonel 陸軍歩兵中佐), premier président (1903) de l’association sportive de la préfecture d’Okinawa 沖縄体育会
etc.

 

7 ■ le basculement dans un nouvel univers:
Pour la classe de noble d’où était issu  Itosu Ankō 糸洲安恒  les études martiales (physiques) et littéraire (intellectuelles) 文武両道 étaient complémentaires , pour ne pas dire indissociables cependant elles n’étaient absolument pas basées sur l’apprentissage de groupe et encore moins de  » masse » comme le sera la méthode qu’il a élaboré et qui pouvait être pratiquée par des classes entières d’élèves voire de « bataillons scolaires« .  les élèves provenaient des classes du primaire et du secondaire.  De fait l’enseignement , pour ne pas dire le formatage,  se faisait au niveau de la classe entière. Les déplacements synchronisés des exécutants étaient rythmés par la voix de l’instructeur qui est bien souvent un maître d’école, et au moyen du « goréi 号令 » (commander en comptant à voix haute)   dans une gymnastique rythmique  se réclamant martiale , dans laquelle tout le monde suit tout le monde, les uns entraînant les autres.  Le concept se rapproche alors fortement de la gymnastique militaire occidentale 西洋式の徒手体操 dont,  comme nous l’avons vu plus haut,  il était largement redevable.
Ce model de pédagogique se trouvait en complet porte à faux avec l’éducation et le système de valeurs ancestrales qu’ Itosu  糸洲 avait reçu dans son enfance .

Ne faisant pas (semble-t-il) partie de ces hommes qui ont eu la possibilité d’aller étudier directement sur le sol du Japon, on suppose qu’il a du être orienté à Okinawa . mais nous ne savons pas s’il a reçu une formation allant en ce sens (ceci reste dans le domaine du probable) ou si le nouveau système éducatif  instauré dès 1879 l’a inspiré et influencé alors qu’il travaillait comme modeste fonctionnaire ( secrétaire 書記 ?) au sein de la nouvelle préfecture.  Au demeurant, lieu idéal pour lui permettre d’observer directement le nouveau système éducatif japonais et ses rouages se mettre en place sur l’ensemble de l’archipel.  À noter que le programme de gymnastique 体操科 à proprement parlé, a été inclus dans les programmes scolaire des collégiens 中学校 au mois de décembre 1885 (明治18年)  puis qu’en 1887, se sera au tour la gymnastique militaire 兵式体操 d’être inclus dans le curriculum (non seulement dans celui des collégiens mais également dans celui des élèves enseignements)

8 ■ L’apparition de l’undôkaï ce précieux auxiliaire au service de l’éducation national.
 Undôkaï → 運動会→ est généralement traduit par  » fête sportive  » ou « meeting athlétique   » Les undôkaï(s) sont de fait ces rencontres mi festives mi sportives qui se déroulent chaque année au sein de l’école publique japonaise et au cours desquelles les élèves s’adonnent à des compétitions sportives et artistiques (d’expression corporelle) L’origine (Une des) du « undôkaï » se retrouve dans les « rencontres d’épreuves sportives militaire »  organisées par les les écoles militaires japonaises et en l’occurrence, dans la première de la série, celle qui s’est déroulée en 1874 à l’école de la marine de guerre située à Tôkyô (adresse :  5 Chome Nishigotanda Shinagawa, Tokyo 141-0031 / 東京都品川区西五反田五丁目)  .   Cette rencontre a été nommée  pour l’occasion la  » rencontre (ludique) d’épreuves sportives et éducatives militaires » Kaigunhei gakô ryô no kisso assobi kaï   海軍兵学校寮の競闘遊戯会 «  »— Détail important à souligner, cette  « rencontre d’épreuves sportives de l’école de la marine de guerre »  a été organisée à l’initiative d’un instructeur militaire anglais : Sir Archibald Lucius Douglas (1842-1913)     En 1875 Le nombre des instructeurs étrangers invités par le gouvernement  , s’élevait à 527 ;  ils étaient alors payés à prix d’or.


Ces rencontres athlétiques- undôkaï(s) vont très vite se révéler de précieux outils  pour — dans un premier temps, et dans le cas précis d’Okinawa —- qui le rappelons nous est un ancien royaume indépendant—-  fondre (du moins essayer de)  les nouvelles générations insulaires dans le moule du grand frère centralisateur japonais , puis dans un deuxième temps, pour essayer de forger un esprit et un corps (un esprit de corps …) au service de l’empereur et de l’empire ; les deux n’en faisant  qu’un seul.    À l’étude des résultats , Il semble cependant que cela ait été un objectif un peu trop ambitieux pour les nouveaux sujets okinawiens de l’époque. Mourir honorablement pour un lointain et inaccessible empereur semble avoir été ni une priorité ni encore moins une évidence.  De fait et malgré les importants moyens qui seront déployés pour pouvoir y arriver, le résultat obtenu ne sera jamais à la hauteur de l’espérance que les japonais avaient placé en eux.

Fig-0780- meeting athlétique → undôkaï → 運動会   -Japon début du 20 e siècle.

9 ■ les premières représentations collectives du todé/karaté au sein du undôkaï à l’ère Meji.
C’est au cours de l’année 1887  qu’est organisé le premier  » meeting athlétique → undôkaï→ 運動会→  » de l’histoire de la préfecture d’Okinawa.  Le « undôkaï → 運動会 » est alors devenu un outil pédagogique de masse et usité sans modération par les élites étatiques japonaises.

Un undôkaï, resté célèbre,s’est déroulé le  23 mai 1895 (明治28年); il reflétait la montée en puissance du nationalisme japonais et se déroulait (événement difficilement fortuit)  un mois après la victoire du Japon sur la Chine . La guerre sino-japonaise qui venait de se terminer le 17 avril 1895. Il devait avoir pour rôle de subjuguer les insulaires car le conflit touchait au premier chef Okinawa du fait des liens étroits que l’ancien royaume des Ryûkyû avait entretenu avec l’empire du milieu. Ce conflit avait eu pour effet de scinder en deux la « population  »  ou pour être plus précis de scinder en deux la population nobiliaire (le petit peuple semble être resté assez indifférent) ; où les pro japonais (dont faisait partie Itosu 糸洲) affrontaient les pro chinois. Les premiers l’emportant sur les deuxièmes du fait de la cuisante défaite militaire de la Chine. À ce sujet il est intéressant de savoir que même l’école de formation d’enseignants / Shihan Gakō 師範学校 a été scindée en deux factions , enseignants et élèves enseignants compris.   Entre d’une part ,  la faction dite « des blancs 白派 / 日本派 » pro japonaise et la faction dite « des noirs  黒派 / 清派 »  pro chinoise. La faction victorieuse a dû à l’occasion se délaisser des enseignants de la faction pro chinois.  Quelques rejetés finiront ainsi leur vie en exil sur le sol chinois
Ce « undôkaï → 運動会→  meeting athlétique  » célébrant la victoire réunissait pour l’occasion les 7765 élèves ,scolarisés de l’île principale d’Okinawa; parents et fonctionnaires compris. Le nombre, participants et spectateurs confondus , s’élevait à plus de 15 000 personnes ! (- Source des chiffres :明治期の沖縄県における運動会に関する歴史研究/ Tsutomu Maeshiro 真栄城 勉/University of the Ryukyus/ 1992. ) Ce qui est pour l’époque et le lieu un chiffre énorme.

La  » fête » se déroule sur fond sonore de « Tenno heika Bansaï ! 天皇陛下万歳!(longue vie à l’Empereur) « à répétition,  de chants et marches militaires, de vibrantes reprises de l’hymne national repris jusque dans les rangs des chorales enfantines  .

Malgré l’importance et le retentissement de cet undôkaï cuvée 1895,   le todé/ karaté n’est alors pas encore inclus dans le programme… ni dans celui de 1898 (明治31年) ni encore dans celui de 1904 (明治37年)  et ne disposant pas (pour le moments) de programmes des années autres celles citées ci-dessus, nous ne pouvons savoir exactement en quelle année précisément il a effectué sa toute première apparition au sein de l’ undôkaï  運動会  ?.  Cependant le fait de ne pas apparaître dans le programme de 1904 (明治37年) semble confirmer que le todé/karaté n’était pas encore une discipline ayant la possibilité de figurer en bonne place parmi les représentation du dit spectacle de masse.

À ce sujet il  serait instructif, de pouvoir avoir la possibilité d’en consulter un exemplaire postérieur à 1910 (pour une fourchette manquante allant de 1905 à 1909) bien évidement s’il en reste un qui ait pu échappé aux destruction de la dernière guerre mondiale et à l’épreuve du temps…  Il faut attendre l’année 1910 pour trouver une trace d’un programme et d’une trace écrite (tout court) concernant le todé/karaté (唐手)  (programme  1910  明治43 ) Cette trace écrite confirmant qu’ à cette date le todé  唐手(main chinoise)  faisait bien partie des activités internes du undôkaï insulaire.  Le mot  « todé 唐手 »  figure en toute lettre,  à la 33 e place des épreuves et pour une durée de 7 minutes    (démonstration exécutée par des collégiens)  Apparition relativement courte, qui donne à peine le temps d’exécuter un , voire maximum deux kata(s) Pinan (Heian ) 平安 et a /sous condition que les enfants se soient mis en place rapidement ( donc de fait, probablement un seul kata)

 

Fig-0781Programme ⇑ du undôkaï de 1910 –  Le mot  « todé 唐手 /main chinoise »  figure en toute lettre,  à la 33 e place des épreuves et pour une durée de 7 minutes.⇒  cliquer sur l’image pour agrandir — À noter que nous trouvons en 9,13,17,19, 29,36 de très nombreux exercices et démonstrations de gymnastique militaire   → pour information :Nombre et durée des exercices et performances militaires = Gymnastique militaire 兵式徒手体操 (d’inspiration occidentale 西洋式の徒手体操) inscrits dans le programme de 1910 :
№ 9 兵式徒手体操 → 兵 militaire 式 méthode 徒手mains vides (sans instruments) 体操gymnastique  — exercice réalisé par des collégiens & + , exercice de 6 minutes.
№ 13 中隊教錬 →  中隊compagnie (troupes) 教錬experte(s) —- exercice réalisé par des collégiens, № 13: exercice de 7 minutes.
№ 17 兵式徒手体操 → 兵militaire 式 méthode  徒手mains vides (sans instruments) 体操gymnastique —- exercice réalisé par des collégiens, exercice de 6 minutes.
№ 19  兵式徒手体操 → 兵 militaire 式 méthode 徒手mains vides (sans instruments) 体操gymnastique —–exercice réalisé par des collégiens & + ,exercice de 6 minutes.
№ 29  兵式徒手体操 → 兵 militaire 式 méthode  徒手mains vides (sans instruments) 体操gymnastique —-exercice réalisé par des collégiens & + , exercice de 6 minutes.
№ 36  中隊教錬 →  中隊compagnie (troupes) 教錬experte(s) —- exercice réalisé par des collégiens.       ⇒  Source : 明治期の沖縄県における運動会に関する歴史研究/ Tsutomu Maeshiro 真栄城 勉/ University of the Ryukyus/ 1992.

À savoir – En général, la préparation et les répétitions effectuées en vue d’un undôkaï 運動会  fête sportive demandent plus de deux mois d’entrainement à raison de quatre à cinq cours par semaine (cette règle est encore actuellement valable dans les écoles primaires japonaises)

Nous ne savons pas quel kata (?) a été effectivement représenté mais il est assez probable que ce kata devait être le  Pinan   №4 ou/et le  №5 平安四段・五段  étant donné qu’il était ou qu’ils étaient exécuté(s) par les collégiens de la Shihan Gakō 師範学校 de Shuri –   Cette représentation à l’accent local, se fond ainsi dans cette grande performance gymnastique, artistique et collective, aux accents militaires et dédiée à la gloire de l’empereur ….  (Franchement, en étudiant le sujet j’en viens à me demander si les Pinan  (Heian) 平安 n’ont pas été créés à cet effet ?! …intrusion toute personnelle)  Ce grandiose spectacle comptaient pas moins de  20251 élèves…et faisait encore plus fort que le undôkaï → 運動会 de 1895 !   L’uniforme et la tète rasée réglementaire pour les garçons étant alors la norme, tout ceci devait renforcer l’impression déjà très militarisée de l’exhibition collective.   Le Japon ivre de sons et de couleurs s’engageait sur la route sinueuse et hasardeuse de l’aventure militaire.

10 ■ Une entrée martiale tardive au sein du Grand Empire.  Christian Faurillon – karatehistorique.wordpress.com
Bien que le todé/karaté est ainsi fait son entrée (d’une manière modeste) dans la sphère martiale de l’empire, sa place sera toujours marginale. Les autorités japonaises bien qu’intéressées par l’excellente condition physique développée par les élèves d’ Itotsu 糸洲安恒   n’ont pas cherché à le diffuser massivement au sein de la dite armée japonaise . (*) Le judo 柔道 et le kendo 剣道 remplissaient depuis longtemps cette tache sportive et martiale pour qu’ils éprouvent le besoin , soit de l’ajouter à ces derniers soit de les remplacer   … ce qui était culturellement alors, tout simplement inimaginable.  Et puis  une guerre moderne ; ne se gagne plus à mains nues ni même armé d’armes dites blanches… Lors des dernières années de l’ère Édo et face aux puissances occidentales, les Japonais en avaient fait l’amère expérience, ils ne l’avaient alors pas encore oublié.

(*) j’écris « Judô « ... et encore à une place informelle car il ne semble pas avoir eu pour cette période une méthode réglementaire de combat à main nue (徒手格闘術) en usage dans l’armée japonaise .明治時代 の旧日本軍の軍用格闘術存在しません。。。– 

À savoir-  Les autorités militaires japonaises avaient pour priorité de trouver les éventuelles recrues militaires d’origine okinawïenne capables de comprendre le japonais courant et non pas celle, toute accessoire,  de trouver des athlètes à la musculature saillante… Et cela pour la simple et bonne raison que les recrues okinawïennes posaient de sérieux problèmes au sein des unités japonaises lors de l’instruction car elles n’étaient pas en mesure de comprendre les ordres déclamés en cette langue. Les plaintes récurrentes des instructeurs sont nombreuses à remonter jusqu’à l’état major de l’armée de terre.

Fig:0777- Equipements et armes du Jukendō / le jukenjutsu 銃剣術 (l’art de la baïonnette) 銃剣道. années 30 (1930)

  À noter :  on trouvait également pour l’instruction militaire les disciplines suivantes ;  Le Jukendō / le jukenjutsu 銃剣術 (l’art de la baïonnette) 銃剣道 et le Syagekidō ( l’art du tir) 射撃道 (toutes, semble-t-il ,d’inspiration française )  Ce qui au total en faisait déjà beaucoup pour avoir le besoin d’en rajouter de nouvelles. L’origine japonaise du kendō 剣道  ou pour être plus précis du kenjutsu 銃剣術 ne fait pas l’unanimité parmi les japonais eux mêmes. La part réelle de l’influence laissée par les instructeur français est souvent  âprement débattue.  En 1987 les professeurs Kubo et Tajima 久保 武郎・田島 東海男 de la :  National Defense Academy of Japan  防衛大学校 avaient réalisé en commun une étude sur le sujet (剣術教範による軍刀術教育について)dans laquelle ils ne réfutaient pas cette héritage mais en nuançaient la portée. Bien que le sujet soit passionnant, Je ne m’étendrai pas plus amplement, étant donné qu’il s’éloigne trop du thème central abordé dans cet article — voire bas de page en  (A1) 

11 ■ Conclusion.
Le facteur qui nous  plonge au cœur du brouillard historique dans lequel nous nous débattons pour trouver des repères fiables est d’ordre matériel , c’est la destruction quasi complète des archives locales; celui qui l’a accentué est cependant d’ordre culturel : c’est la discrétion : vertu qui était alors largement usitée au Japon comme dans la culture locale.  De fait, les disciples directes du maître Itosu 糸洲  ne nous ont pas permis de recueillir, au delà de quelques anecdotes peu explicites et secondaires,  des informations factuelles sur lesquelles nous pourrions nous baser pour établir une chronologie précise de la période au cours de laquelle a émergé le todé/karaté au sein du système éducatif insulaire.  Ce manque de visibilité nous donne l’impression trompeuse,  de s’être effectuée hors la mémoire des témoins de l’époque.  Je dois rajouter également que la rareté des recherches de synthèse, au niveau universitaire japonais, concernant le dit sujet, ne nous facilite pas vraiment la tache en ce domaine.

(A1)  Comme indiqué plus haut,  le Jukendō / le jukenjutsu 銃剣術 (l’art de la baïonnette et de l’escrime, etc) 銃剣道 , le Syagekidō ( l’art du tir) 射撃道. et l’équitation à l’occidental 西洋馬術  ; ces arts (missions de 1867 à 1868 et plus particulièrement celles de 1872 -1880 et 1884-1887) sont directement lié à l’héritage éducatif et militaire laissé par les conseillers et instructeurs militaires français en mission au Japon. Cet héritage est assez conséquent pour ne pas à avoir à le passer sous silence  —- À ce sujet le professeur Jean-François Loudcher élabore une thèse séduisante concernant la possibilité d’une filiation entre le modèle de Joinville  de boxe française dit « des quatre faces  »  (⇐ vidéo – 1897 明治30年)et le plan d’exécution et de directions cardinales en usage dans les  katas de base Pinan (Heian) 平安 élaborés par Itosu Ankō 糸洲安恒.  Selon cette thèse, cette filiation prendrait source dans l’héritage laissé par les missions militaires françaises au Japon (1872-1880 et 1884-1887)   Pour en savoir un peu plus sur le sujet , cliquer ici  Quand Jean-François Loudcher m’a fait part de sa thèse, je dois avouer que j’étais assez dubitatif mais suite aux recherches (très limitées)    effectuées , entres autres, pour écrire cet article; je le suis beaucoup moins.  Le sujet mériterait d’être approfondi en coopération avec des universitaires japonais.

 

Bibliographique  参考文献  :

 
1) Étude : 剣術教範による軍刀術教育について 防衛大学校 / 久保 武郎・田島 東海男 National Defense Academy of Japan 1987 (Japon)
2) Étude :明治期の沖縄県における運動会に関する歴史研究/ Tsutomu Maeshiro 真栄城 勉/ University of the Ryukyus/ 1992  (Japon)
3) Étude : Le Développement de l’Education au cours de l’ ère Meiji (1867-1912) : Modernisation et Montée du Nationalisme au Japon (Cahiers de l’IIEP No.78)  UNESCO- Institut International de Planification de l’Education. Kayashima Nobuko 萱島信子 / 1989.  Étude rédigée en français (Japon)
4) Étude : 明治時代の実業教育 /Université Hōsei (faculté de droit) 法政大学キャリアデザイン学部兼任講師/ Kimura Shionari 木村 良成/ 2017 (Japon)
5) Étude : The influence of military gymnastics taught at secondary schools in the early 20th / 20世紀初頭日本における中等学校体操に対する軍隊体操の影響 : 明治38年「体操遊戯取調報告」から 大正 2 年「学校体操教授要目」まで Kinoshita Hideaki 木下秀明 / 体育学研究 / 2010 (Japon)
6) Étude : わが国の体操の歴史(その1)明治時代の体操の展開・ 明治大学教養論集・ Murayama Tetsujirô 村山 鉄次郎 / 1989 (Japon)
7) Étude : 琉球処分直後 の 沖縄教育 一 山県有朋 『復命書』(1886 年)を中心 に 一 Astudy on the Education Policy for Okinawa Immedlately after the Close of the Ryukyu Court (Ryukyu − Shobun ) « Focused on Aritomo Yamagata « Report ” ln l886 一 Kenichirô Kondô 北 海道 大学大 学 院 近藤 健一 郎 (Japon)
8) Étude :近代日本体育の形成における幕末フランス軍事顧問団の影 – the trace of french assistance military advisory at the end of Edo period in the formulation of japnaese moderne physical education systeme japan/ professeur Hideaki Okubo 大久保 英哲 / 金沢星稜大学 /2009 (Japon)
9) Étude : 明治期の沖縄県におけるスポーツ史年表・琉球大学教育学部紀要 第一部・Ryukyu university/ 1993

 

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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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