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Archives de Tag: origines okinawaiennes du karaté

Les grades 段級位

La tradition japonaise :
Au Japon, dans les siècles reculés les kyu級 et les dan 段 n’avaient pas cours dans le monde des « arts martiaux »; du moins, pour être plus précis, ils n’existaient pas sous cette forme. Un expert se distinguait d’un novice par sa longévité en tant que pratiquant de techniques martiales. Les duels , les combats et la guerre , instauraient une sélection naturelle parmi les combattants; la renommée et la survie de l’intéressé était l’indicateur du niveau technique et mental qu’il avait atteint. Tout était remis en question à chaque nouvel affrontement . On comprend que la modestie était en elle même, la sagesse de la force.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Paradoxalement, l’apparition des grades provient plus de la dégradation du niveau technique que de son amélioration. À ce sujet; il est d’ailleurs symptomatique d’observer que les grades sont apparus lors des années de la révolution (par le haut) sociale et culturelle de l’ère Meiji 明治時代 (1868-1912). La métamorphose forcée des techniques guerrières en arts à but éducatif en a été le facteur. Ces techniques martiales sont , dans le contexte de l’époque, passées de techniques élaborées de combat à celles d’arts de paix et d’harmonie. Cette métamorphose a donc été à la fois, l’appauvrissement et le gage de leur survie ,certes sous une forme différente et bien loin du but pour lequel elles avaient été préalablement conçues.

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Fig.0221- Estampe/ jujitsuka en action柔術家.

Le lent passage du noviciat à la maîtrise :
Dans ces temps reculés quand un élève, après des années voir des décennies de pratique assidue, avait atteint, un niveau digne de le faire figurer comme représentant de l’école, le maître lui octroyait un « meinkyo 免許 » (calligraphie) Le droit d’enseigner le style qu’il avait âprement étudié. Ce pratiquant résolu et tenace avait passé par les étapes suivantes : débutant « kirikami 切紙 » , intermédiaire « mokuroku 目録 » et supérieur « meinkyo 免許 » Ce grade de meinkyo lui permettait d’enseigner mais Il lui restait à obtenir le grade suprême que seul le disciple “uchideshi 内弟子” le plus digne « ichibandeshi 一番弟子 » pouvait atteindre: le  » iden 皆伝 « . Le seul qui lui permettait de pouvoir prendre connaissance  » okuyurushi 奥許し » des techniques secrètes de l’école, par le biais de la tradition orale : kuketsu口決・ kuden 口伝. Ce « grade » (sous la forme d’une calligraphie remise au cours d’une cérémonie solennelle) décerné par son maître lui permettait de prendre la succession et de devenir le représentant du style et de l’école dont il était dorénavant le dépositaire légale .

—Aparté —    À savoir :

Deshi 弟子 , Montei 門弟 ou oshiego 教え子 → signifie : disciple voire élève.

Uchideshi 内弟子est le terme employé quand l’élève bénéficie du couvert et du lit. C’est à dire quand il loge chez le maître 師匠 . En contrepartie il s’occupe des travaux d’intérieur tels que : ménage, lessive et parfois même, cuisine. Anciennement ce cas était assez fréquent quand l’élève habitait trop loin de chez le maître et qu’il n’y avait pas alors de moyens de transports adéquats pour se rendre au cours. Dans la tradition et du fait de la proximité qu’il entretenait avec le maître ; un Uchideshi 内弟子avait plus de facilité à devenir le successeur du maître qu’un Sotodeshi 外弟子.

Sotodeshi 外弟子; est le terme employé quand l’élève ne vit pas chez le maître, ce qui ne le dispense pas d’effectuer différents travaux domestiques au bénéfice du maître quand il n’a pas les moyens financiers nécessaires pour régler les cours.

Ichibandeshi 一番弟子 est le terme employé pour désigner le meilleur élève du maître, le premier, » le numéro un 一番  »

Kōtei 高弟 est le terme qui sert à désigner un élève, un disciple de haut niveau. Un des meilleurs élèves du maître.

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Les temps modernes :


Les grades dans les arts martiaux.
L’origine d’une attribution d’un grade provient directement de l’échelle de graduation qui avait été élaborée par le maître de go 囲碁 / igo (jeu de société en vogue en Asie) : Honinbō Dōsaku 本因坊 道策 (1645-1702) . Ce maître avait établi sa réputation au cours de la période de l’ère Edo 江戸時代 (1603-1868 )
Cette échelle de grade sera reprise dans l’univers des arts martiaux au cours de la période de l’ère Meiji 明治時代 (1868-1912) Période, comme nous l’avons vu plus haut, au cour de laquelle le Japon moderne a vu le jour. Cette période a été marquée part de grands bouleversements sociaux et culturels. Les « arts martiaux » (techniques martiales), n’ont pas échappé à ce mouvement de fond. « D’arts » de guerre : bujutsu 武術, bugei 武芸, ils deviennent des arts 武道 au service du développement physique et mental. L’approche guerrière passe au second plan, l’approche éducative devient prépondérante. De cette époque le suffixe “Do 道” s’étale en lettre de noblesse sur les nombreux dénominatifs des techniques martiales en vogues telles le kendō ou le judō pour ne citer que les plus pratiquées alors.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

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Fig.0220- Honinbō Dōsaku /本因坊 道策.

Un marqueur visuel de grade : la ceinture.
La ceinture 帯 était un élément essentiel du judōgi 柔道衣 , ( alors qu’ elle n’est que « décorative » pour ce qui concerne le karaté) elle permettait de tenir fermement la veste en place au cours de l’action. Les nombreuses tractions exercées par les mains lors des prises avaient tendance à débrailler les pratiquants. Cela nuisait à la fluidité des entraînements.

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Fig.0222- Judōgi 柔道衣et ceinture noire 黒帯/ début du 20e siècle.

Tradition orale sur l’origine de la ceinture noire 黒帯
Cette ceinture 帯 de judō était à l’origine de couleur blanche et elle n’avait pas vocation à être lavée comme c’était le cas pour le judōgi 柔道衣 (quoi que certains anciens ne lavaient jamais leur judogi et se justifiaient en disant qu’ils ne faisaient que respecter la tradition…  je vous laisse imaginer la suave odeur qu’ils dégageaient) . Donc plus l’adepte pratiquait plus elle noircissait naturellement. Ce long glissement naturelle de la couleur blanche , vers le gris de plus en plus foncé, pour ne pas dire “crasse”, indiquait si on avait à faire à un débutant ou à un pratiquant de longue date. Ainsi fut pris l’habitude de distinguer le blanc, du novice 初心者 et le gris sombre, de l’élève avancé 初級者. La tradition de dit pas exactement quand fut franchi le pas de teinter la ceinture en noir , mais certainement que ce fut fait dès le début de 20e siècle. Outre le blanc et le noir, l’habitude de marquer avec la couleur marron 茶帯 une étape intermédiaire, fut également prise vers cette époque. Cette graduation en trois étapes distinctes n’était pas vraiment nouvelle; elle était en usage dans le jiujitsu 柔術 ou certaines couleurs employées pour teinter , non pas la ceinture qui n’était pas toujours d’usage, mais directement les vêtements d’entraînement était courante. De surcroît, certains motifs discrets , généralement cousus sur la veste, permettaient aussi de faire la distinction ( voir le chapitre sur le karatégi) entre d’une part un débutant et d’autre part un jiujitsuka 柔術家avancé .

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Fig.0259 – L’apparition des premières ceintures noires.  Intérieur du temple de Eisho-ji 永昌寺 à Tokyo, premier dōjō du Kōdōkan 講道館.

Arrivent les années 50 avec un changement important ( toujours dans le cadre du judō ). Ce changement est le début de l’habitude de signaler par une ceinture de couleur différente, les grades intermédiaires dits : « kyu 級 » situés entre le blanc et le marron ou entre le blanc et le noir quand seules ces deux distinctions visuelles étaient employées. Ce foisonnement de couleurs n’est pas originaire du Japon . Mais est dû à un facteur extérieur engendré par l’internationalisation du judō. et plus précisement du judō pratiqué en Angleterre dans les années 30 . Cette évolution fut enclenchée par le maître Koizumi 小泉 enseignant le judō à Londres. Par la suite, cette graduation fut importée en France par le maître Mikinosuke Kawaishi 川石 酒造之助 grand développeur du judō dans notre pays et principalement dans les années d’avant guerre .

Bien que les kyu 級 , soient beaucoup plus anciens que les couleurs qui les distinguent; il  n’était pas, au Japon, en usage de se parer de ceintures de couleurs différentes autres que les deux, voire les trois traditionnelles citées plus haut. Les japonais avaient alors, une conception différente de la patience; cette conception de la patiente s’étant largement amenuisée depuis , elle a permis cette innovation multicolore et importée de s’incruster au pays du soleil levant.

De nos jour, les ceintures signalant chaque étape des grades des différents styles d’arts martiaux 武道 sont aussi coloriées que ceux des dōjō occidentaux. Autres temps autres mœurs.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Il est à noter que pour ce qui concerne le karaté, l’unanimité n’est pas faite sur la correspondance entre les kyu 級 et les couleurs 帯の色. Seuls n’ont pas changé le kyu 級 en blanc pour le plus bas grade du novice que le dan 段 en noir 黒 du premier grade avancé. Pour le reste , c’est une affaire de styles et de dōjō.

Le karaté japonais
C’est en 1924 (1921 ?)que le maître Funakoshi 船越義珍 instaura au sein du karaté, le système de graduation 段位 en vigueur dans le judō avec l’apport des ceintures. Il semble qu’au début de l’instauration des grades seules les ceintures blanches 白帯et noires 黒帯 aient été intégrées. Puis par la suite et toujours à l’instar du Judō l’habitude est venue de signaler un grade intermédiaire  entre le blanc et le noir par une ceinture de couleur différente .  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Avant la guerre le grade le plus élevé ne dépassait pas, dit-on, le cinquième dan 五段 .La plupart des maîtres de cette époque ne possédaient , quant à eux aucun grade; la maîtrise leur suffisait . Le changement viendra du japon ; et encore une fois sous l’influence du judō . la progression des grades vers le haut ira en s’intensifiant. Les autres arts martiaux ne furent pas en reste. La surenchère suivait le cours de la bourse de l’époque. Il va de soi que le karaté 空手 ne fut pas épargné par cette épidémie ; les 6,7,8 , 9 et maintenant 10e dan ne sont plus chose rare. La ceinture noire gage, à une époque, d’un certain niveau technique ne suffit plus à contenir cette soif de reconnaissance qui se traduisit par l’incorporation de la ceinture rouge et blanche à partir du 6e dan puis de la rouge à partir du 8e . Pour ne pas être en reste la pauvre ceinture noire se vit bientôt recouverte de barrettes cousues pour signaler avec force les échelons intermédiaires, etc.

Le karaté Okinawaïen Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com
Suite au karaté Japonais, le karaté d’Okinawaïen n’a pu que suivre un mouvement qui allait en s’intensifiant. Chaque style ne voulant pas , avec légitimité, avoir une valeur représentative inférieure à un autre style ,se mit à promouvoir, par le biais de grades supérieurs, ses figures emblématiques . Les 9, 10e dan , sont actuellement une chose courante.

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Fig.0224- Le maître de karaté : Choki Motobu 本部朝基 avec un de ses élève en vêtement d’entraînement de l’époque : un judōgi 柔道衣 avec ceinture noire . Début du 20e siècle

Quelques fédérations ont essayé de mettre de l’ordre telle la fédération japonaise de JKF -karaté Japan Karatedo Federation 全日本空手道連盟 instaurant un passage de grade indépendant mais le résultat reste mitigé.

À savoir :
On parle également du titre de :  « hanshi 範士  » , de « kyōshi 教士  » ou de  » renshi 錬士  » Pour les hauts grades; en voici la signification :
Le titre était à l’origine obtenu après avoir effectué une représentation martiale organisée par la → Fédération des Arts Martiaux du Grand Japon → (1) Daï Nippon Butoku Kaï → 大日本武徳会  (1895 -1946) . Cette représentation, avait toutes les apparences d’un examen sans en être un. Il fallait avoir obtenu une bonne renommée dans son art et être parrainé avant de pouvoir obtenir l’ autorisation de se présenter. Le fait d’obtenir cette autorisation de se présenter permettait d’obtenir quasi automatiquement un des titres ci-dessous exposés et cela en fonction de l’âge, des années de pratiques et de la renommée.  Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Les titres sont les suivants :
Le titre inférieur est le « renshi 錬士 » qui peut se traduire par  » instructeur  » Ce titre a été créé en 1934
Le titre intermédiaire est le « kyōshi 教士 » qui peut se traduire par  » enseignant  » Ce titre a été créé en 1902
Le titre supérieur est le  » hanshi 範士 » qui peut se traduire par  » maître  » Ce titre a été créé en 1902

La représentation se tenait dans le dōjō de la Daï Nippon Butoku Kaï 大日本武徳会 . Le dōjō  » Butokuden 武徳殿  » , se trouve dans l’ancienne ville impériale de Kyōt0 京都.

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Fig.0366- Le dōjō du Butokuden 武徳殿 à Kyōt0 京都 ( dit palais du Butoku ) de la célèbre » (1) Dai nippon Butokukaï 大日本武徳会 » (1895 -1946).

Il va de soi que l’un de ces titres ne peut être obtenu que par le biais de cette prestigieuse (1) organisation (1895 -1946) ,  si ce n’est le cas, le  titre n’a comme valeur que celle de sentimentale. Et bien que les titres aient été repris dans le cadre du systeme moderne de graduation ils ont maintenant un contenu sémantique un peu différent et une portée prestigieuse largement amoindrie  .

(1- À savoir) Ne pas confondre avec une fondation japonaise qui a été créée récemment et sous une appellation identique : Daï Nippon Butoku Kaï 一般社団法人大日本武徳会 → numéro d’enregistrement administratif : 法人番号 3130005013163 –  pouvant exercer une activité lucrative (社団).  Cette fondation, dont le siège se situe également à Kyōto, semble loin de posséder la reconnaissance et les paramètres qui ont fait la qualité de l’ancienne institution d’état ⇒ Daï Nippon Butoku Kaï 大日本武徳会 (17 avril 1895 – 31 octobre 1946)

  

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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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