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Le jalon de l’interdiction des armes 禁武政策. Deuxième partie :

Avant le débarquement et l’invasion du clan japonais de Satsuma 薩摩藩, les nobles Aji 按司 portaient les sabres大小二刀 à la ceinture « Taitô  » 帯刀 et selon la coutume Japonaise. Et comme nous l’avons vu plus haut, les aristocrates de la cour des Ryûkyû tenaient les sabres de fabrication japonaise pour les meilleurs au monde, le commerce et les échanges avec le Japon , qu’ils appelaient « Yamato « 大和 , leurs avaient semble t-il, apportés cette coutume depuis fort longtemps. La tenue vestimentaire était un mélange d’inspiration chinoise et japonaise comme on peut le voir sur la gravure ci-dessous où les personnages nobles représentés sont habillés dans un style franchement japonais et avec un armement de la même facture.

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Fig.0021 – La tenue vestimentaire d’inspiration japonaise

La hantise des occupants japonais, était de perdre à la fois, les bénéfices financiers et les avantages diplomatiques que génère le marché chinois et qui étaient indispensables pour traiter commerce avec les autres petits états vassaux de l’empire du milieu中国. Les Japonais non pas comme les Ryûkyûïens des liens de vassalité avec l’empire Chinois, ils s’y sont toujours ardemment refusés. ils ne peuvent donc pas prétendre à des échanges commerciaux l’empire du milieu 中国 et ne peuvent , pour cette raison, se passer du rôle d’ intermédiaire traditionnel que représente le royaume des Ryûkyû 琉球王国 auprès de la Chine中国. Les Japonais, vont tout faire pour que, au yeux des Chinois, le royaume ait toujours l’apparence d’un état indépendant. Le clan de Satusma 薩摩藩 se contentera de tirer les ficelles en coulisse. Pour donner cette apparence d’indépendance souhaitée et indispensable, les mesures employées seront radicales.

1625 —Une série d’ordres arbitraires va s’abattre sur le gouvernement royal :

Une trace de ces événements et datant de 1625 est décrite dans l’ouvrage suivant :

一三司官其外諸役職之不扶持方、自今以後者可為御分別次第之事

一科人死罪流罪之儀、此方ニ不及御伺、御分別次第たるへき事

一日本名を付日本支度仕候者、かたく可為停止事(中略)

一他国人其地へ参儀可為停止事

Source : Kagoshima Ken Rekishi kyuki 『鹿児島県史料旧記雑録後編』 Chapitre 717 « interdiction de porter un nom japonais, interdiction de suivre la mode vestimentaire d’inspiration japonaise, interdiction de faire rentrer des étrangers sur le royaumes etc. “ En fait, tout ce qui peut rappeler de près ou de loin le Japon est banni  »

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Fig. 0027

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Fig.0142- Portrait officiel du roi de Shō Iku尚育王 1813–1847. Tous les personnages représentés sur cette peinture,sont habillés dans le style “chinois”. Même à cette époque relativement tardive et lors des cérémonies officielles, l’habillement à la chinoise reste la norme au palais royal. Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

Entre occupation militaire discrète et intrusion omniprésente dans les affaires de l’état.

La troupe d’occupation sera limitée, tellement limitée qu’elle ne ressemblera plus qu’à une banale délégation diplomatique…….à qui, il sera ordonnée une discrétion totale . quand aux nobles Aji 按司, ils ne peuvent qu’ obéir. Désormais, à la cour, la tenue vestimentaire s’inspire plus ou moins de la chinoise 中華風の服.

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Fig. 0024 et 0038 – Le style vestimentaire des nobles 通常服の姿

Cette séries d’interdiction a certainement eu une influence sur le bien fondé du port des sabres japonais à la hanche. Tout ce qui s’apparente au Japon étant prohibé, les sabres nippons ont du rejoindre la tenue vestimentaire japonaise aux oubliettes. Même si de facto, n’y a pas eu d’interdiction formelle et écrite de posséder des armes, le fait de se conforter aux ordres cités plus haut a fait que les nobles de Shuri 首里, se sont , en publique, séparés de leur sabres japonais. Des gravures du 17e et du 18e siècle, nous montrent des nobles uniquement « armés  » d’un éventail à la taille et d’une ombrelle sur l’épaule. Ont-ils voulu d’eux mêmes supprimer tous motifs de frictions ou alors cette mesure leur a-t-elle été  » suggérée » par la pesante tutelle gouvernementale de Satsuma 薩摩藩 ? Comme nous l’avons vu plus haut, aucune trace écrite et formelle ne nous est parvenue mais on peut penser que cela à été effectivement le cas.

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Fig. 0036 – Éventail à la taille et ombrelle sur l’épaule (attributs réservés à la noblesse)

Entre interdiction souple et suggestion rigide :

Au japon , à Okinawa comme d’ailleurs dans toute l’Extrême-Orient, il existe des règles non énoncées que tout le monde respect. les japonais emploient l’expression : « ba no kuki wo yomu  » 「場の空気を読む」 que l’on peu traduire grosso-modo par « lire entre les lignes » Il suffit qu’un supérieur suive ou suggère une ligne de conduite pour que les subordonnés l’adoptent, à eux de décrypter ce qui se cache derrière. Il est fort probable que quand le clan de Satsuma 薩摩藩 a imposé son occupation aux Ryûkyû les « ba no kuki wo yomu « ont du allègrement fleurir dans l’enceinte du palais de Shuri 首里城. Dans une société où une suggestion appuyée venant d’un supérieur se transforme presque automatiquement en ordre, rares sont les inférieurs qui la discutent. Non pas, par manque de caractère mais par respect et obéissance, valeurs cardinales inculquées dès l’enfance. La noblesse prenait acte des décisions du clan de Satsuma , l’appliquait et la faisait appliquer aux autres couches inférieures de la société.

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Fig. 0019

Les Japonais ont toujours été cassants avec les vaincus, ils n’ont pas fait exception avec les nobles de Shuri dont les troupes s’étaient effondrées lors de l’invasion de l’archipel. Du moins au début, ensuite ils ont modulé leur comportement en fonction de plusieurs facteurs: intérieurs ; les nobles ne discutaient pas les ordres et la population se tenait tranquille, les taxes et tribus remplissaient les caisses. Et extérieurs ; le commerce pan-asiatique fonctionnait sans accrocs et aucun pays ne menaçaient la  » colonie « .Que le contexte ait à changer , pour une raison ou une autre et les Japonais aussitôt se raidissent. Ce serra le cas suite aux révoltes intérieures ayant lieu au grand japon 大和 puis sous la recrudescence du piratage ou bien encore lors de l’arrivée successive des gros et puissants vaisseaux occidentaux . Cela a aussi été le cas dans les premiers temps de l’invasion lorsqu’ils ont eu la crainte de voir la Chine refuser de continuer à commercer avec le royaume vassal des Ryûkyû. Pendant les 300 ans de l’occupation de Satsuma, et en fonction de sa force ou de son affaiblissement par rapport aux autres clans japonais ( et par rapport également au shogunat 幕府.) Car il ne faut pas l’oublier Satsuma n’était pas le « Japon » , ce n’était qu’un fief sur environ 80 autres qui constituaient alors le Japon. De ce fait, la pression militaire qu’il pouvait exercer sur les Ryûkyû en devenait aléatoire, tout comme sa protection d’ailleurs. Le royaume des Ryûkyû 琉球国 n’avait plus d’armée, juste une force de maintient de l’ordre et aucune marine de guerre de ce nom. Seul les grosses jonques 進貢船 de prestige étaient, semble t-il, armées en conséquence mais elles ne participaient pas à des missions de protection au bénéfice des navires de moindre importance, et cela malgré la prédominance du commerce maritime sur l’ économie.

Le Clan de Satsuma 薩摩藩 était officiellement chargé de la défense de l’archipel. Et bien que pendant les premières décennies de l’invasion sa puissance eusse été redoutable, elle s’amenuisait lentement. En 1867 , elle finie par être totalement éclipsée par le nouveaux gouvernement centralisé japonais (ère Meiji明治政府 ). Le clan fut éjecté sans ménagement des Ryûkyû(s) lors de l’abolition du royaume 琉球処分 et de son incorporation directe dans la structure étatique japonaise . Dans cette période troublée (1872 -1879) , le royaume est reconverti de force en une simple préfecture.

Pressions extérieures et résistance passive:

Dans l’histoire des Ryûkyû il y a une constance: la résistance inébranlable des Ryûkyûïens à défendre leur culture. Que ce soit face aux Chinois, aux Japonais ou aux Américains, ils n’ont jamais plié et ce n’est pas une, voire plusieurs interdictions partielles ou mêmes totales concernant les armes qui aurait changé cet état d’esprit. Les Ryûkyûïens trouvent dans le culte des ancêtres et dans ses traditions, une force intarissable pour affronter l’adversité. Malgré la pénétration du bouddhisme, du shintoïsme et du christianisme, la religion qui reste ancrée au fond de l’âme des Ryûūkyûïens/ Okinawïens est celle du culte des ancêtres 祖先崇拝. C’est dans-et-de cette force que les autochtones ont trouvé les ressources nécessaires à leurs luttes, certes passives mais inébranlables face à aux envahisseurs et cela, quels qu’ils soient.

Dans les moments tendus où la tutelle bureaucratique de Satsuma se faisait pointilleuse, la noblesse de Shuri 首里, les fonctionnaires d’état résidents à Naha-kumé 那覇・久米et la petite aristocratie des fonctionnaires royaux de Tomari 泊 pouvaient pratiquer et peaufiner discrètement leurs techniques de té 手, de todé 唐手 ou tout simplement martiales 武芸 à l’abri des regards. Les endroits discrets ne manquaient pas ; une cour intérieure, une petite clairière, le périmètre d’une tombe, une crique isolée, une plage déserte. Les lieux d’entraînements ne pouvaient être éloignés faute de moyens de locomotion. À l’époque le moyen de déplacement le plus utilisé est la marche ; il y a bien quelques chaises à porteur et des chevaux mais ils sont réservés à une riche élite et restent évidement peu discrets.

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Fig.0085 – Okinawa. Crique à Hamahiga.

Il suffisait d’ attendre le couché du soleil pour pouvoir bénéficier pleinement d’un environnement adapté à ce genre d’entraînement quelques torches suffisaient pour avoir un semblant de luminosité. Actuellement encore les jeunes gens s’entraînent à la danse du village エイサーまつり , le soir , en groupe et à la lueur d’un faible lampadaire. Dans ces danses pastorales et traditionnelle エイサー, on retrouve beaucoup de mouvements et de postures ayant des ressemblances avec celles du karaté et du kobudō . La différence est sonore car les sanshin ( luths 三線 )  沖縄三線, les tambours 沖縄太鼓 et les sifflets ne recherche pas la discrétion, bien au contraire.

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Fig.0079. Quelques tombes

Conclusion des deux chapitres consacrés à  » l’interdiction des armes « 

1) Des deux  » interdictions des armes 禁武政策  » décortiquées dans ces deux chapitres, seule celle de Satsuma 薩摩藩 semble avoir eu une influence directe sur l’évolution du karaté.   Christian Faurillon karatehistorique.wordpress.com

2) Au cours de ces deux périodes dites de “ l’interdictions des armes 禁武政策  » Aucun décret ne stipule noir sur blanc que les armes blanches 棒刀 aient fait l’objet d’une interdiction totale de possession ou de port. Cela étant admis; qu’une pression psychologie soit allée en ce sens est loin d’être à exclure surtout pour ce qui concerne la deuxième période. De fait une interdiction partielle de port d’arme ne faisant pas l’objet d’un décret, semble avoir été effective pendant une période (non déterminée avec exactitude) mais suffisante longue pour que les nobles se mettent à améliorer leurs techniques martiales 武術の稽古 dans le but de ne pas se trouver réduit à la passivité face à une possible attaque physique.

3) Des hommes de la classe supérieure du clan de Satsuma 薩摩藩 ont, à une époque indéterminée partagés leurs techniques et connaissances martiales avec certains nobles « Aji 按司 « de Shuri 首里. Que ce partage est été réalisé à titre officiel ou sur initiative privé reste non élucidé.

4) Pendant l’occupation, les techniques des armes du kobudō 古武道 se sont affinées et ont bénéficié d’un engouement certain dans la classe aristocratique Nous verrons pourquoi cette classe d’aristocrates ayant accès en privé à des armes blanches se soit préoccuper de s’entraîner avec des outils agraires semblant fort éloignés de leur vie sédentaire et de leur environnement social ( Voir le chapitre consacré au kobudō 古武道). À noter que , l’arme majeure du kobudō 古武道, le bâton 俸 arme défensive a toujours bénéficié d’une reconnaissance noble et doit être différencié, dans ce contexte , des autres armes du kobudō.

5) Les actes de piraterie 海賊行為 dont étaient et pouvaient être potentiellement victimes les bateaux de commerce des Ryûkyû rendaient totalement inadéquate une « interdiction complète et formelle des armes » Le clan de Satsuma 薩摩藩 étant conscient de cet état de fait, deviendra beaucoup plus souple pour ne pas dire laxiste sur l’application réelle de la dite « interdiction 禁武政策 » et des infractions qui pouvaient en découler. Que le clan a été plus restrictif en ce qui concerne le port d’arme à terre qu’en mer va de soi.

Pour ce qui concerne la légende d’un soi- disant couteau relié à un poteau par une chaîne, trônant au centre du village et gardé par des guerriers en arme; et bien il ne semble pas qu’elle puisse avoir pris source dans l’environnement historique que nous avons décrit.

À ce sujet, voici des couteaux et hachoirs utilisés alors couramment dans les foyers des; citadins paysans et pêcheurs, car malgré ce qu’il a été dit et écrit, et cela quelque soit la période historique ciblée, ces couteaux et hachoirs n’ont jamais été interdits d’usage sur le territoire du royaume des Ryûkyû. (Cliquer sur l’image pour agrandir )

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Couteau  » wassa bōcha ワーサーボーチャー » Connu aux Ryûkyû vers le 6 ou 7e siècle.

Couteau  » umi bōcha ウミボーチャー  » Couteau dit “de mer” ウミボゥーチャー・海包丁 voire :  » couteau requin サメ包丁  »

Hachoir « sutichiwaya スティチワヤー ⇒ タンナーワヤー  » Hachoir à main; viande et abattis.

Hachoir  » chiri bōcha チリバンボーチャー » Servant à hacher les feuilles de tabac ( peut être le plus récent de tous)

Machette « yamakatana ヤマカタナ 山刀 » littéralement ⇒  » lame 刀 de montagne 山  »

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À l’intention des visiteurs indélicats. 
Les articles de ce blog n’ont pas vocation à être la cible de pillages numériques intempestifs et de copié-collés sauvages.  
Vous pouvez bien évidement vous inspirer des contenus, vous y référer même, sans pour autant vous adonner aux pillages du travail exposé sur ces modestes pages.
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L’histoire du karaté Okinawaïen  沖縄空手の歴史 Christian Faurillon -フォーリヨン・クリスチャン ©2015

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